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L’enfant prodige

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Rémy Ochlik

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Visa pour l'Image 2004 / L’enfant prodige / Talent à suivre
Rémi Ochlik (Agence Wostok) , 20 ans, est un talentueux représentant de la jeune génération de photographes qui est prête à prendre la relève. En février 2004, il a réalisé un reportage sans concessions sur les événements d’Haïti, alors qu’il n’a même pas encore terminé ses études. Son travail sera projeté lors de la soirée du 4 septembre. Par Natalia Grigorieva 

Parmi les ordures, traîne un corps. Personne n’ayant l’idée de la ramasser, les chiens et les porcs se chargeront de le faire disparaître. Un homme est étendu par terre. A côté de lui, son cerveau et les restes de son crne qui a éclaté comme une citrouille. Plus loin, un cadavre scalpé est le protagoniste principal d’une mise en scène macabre, attirant un large public. D’abords, une foule d’enfants. Puis, une horde de photographes désirant l’immortaliser. Ce sont des images qui se livrent à un violent corps à corps avec l’horreur de la guerre civile. Jean-François Leroy fut parmi les premiers à les découvrir et à se laisser impressionner. "On m’a montré un travail sur les événements d’Haïti. Très beau, très fort. Je ne connaissais pas le mec qui a fait ça. Je l’ai fait venir. Il s’appelle Rémy Ochlik, il a vingt ans. Il a travaillé tout seul, comme un grand. Voilà. Le photojournalisme n’est pas mort " jubile le directeur de Visa pour l’Image. Le petit Rémi voulait être aventurier. En grandissant, il a découvert la photographie et s’est dit que le meilleur compromis entre les deux serait le métier de photographe de guerre. Un choix qui augure une carrière prometteuse. Les images qu’il a su capter impressionnent par la maturité qui s’en dégage et la dévotion évidente de leur auteur. Lorsque nous demandons à Rémi comment il a vécu l’avant, le pendant et l’après, il répond simplement : "Je m’attendais bien à voir des choses horribles. Oui, j’ai eu peur. Comment ça m’a changé ? Je ne sais pas. Il faut demander à ceux qui me connaissent." D’autres se lanceraient dans des analyses de leurs sensations ou dépeindraient ce qu’ils ont vu dans les détails. Rémi, lui, n’est pas loquace. Difficile de découvrir ce qui se passe dans l’esprit d’un jeune homme de 20 ans qui a été soudain confronté à un conflit de cette envergure. Avec son lot de boucheries, de souffrances et de désespoir. Un jeune homme qui, du jour au lendemain, s’est donné corps et me à l’horreur. 
Seul face au conflit 

En février dernier, Rémi n’a pas encore terminé ses études à Icart-Photo, école réputée de la banlieue parisienne. Il tombe sur une dépêche de l’AFP qui attire son attention. Ladite dépêche annonce un conflit sanglant sur l’île de Haïti. Des rebelles au président Aristide ont pris le nord du pays et menacent de descendre vers la capitale où, pendant ce temps-là, la tension monte. Les "Chimères", milices pro-gouvernementales, mettent la ville à feu et à sang. Ni une, ni deux, Rémi s’achète un billet d’avion pour Port-Au-Prince. Le jeune reporter qui vit sa première expérience extrême a un contact sur place, un journaliste d’une agence locale. Mais très vite, il comprend que ce dernier ne lui apportera aucune aide. Il se retrouve donc seul, ne connaissant ni le pays, ni la langue. Refusant de baisser les bras, il se rend dans le plus cher hôtel de Port-Au-Prince, se disant qu’il y trouvera bien des journalistes. Sa démarche est fructueuse puisqu’il y fait la connaissance de nombreux confrères. Il passe trois semaines, baigné dans l’atrocité du conflit pour revenir sain et sauf. Au grand soulagement de Slavie Jovicevic, directrice de l’agence Wostok Press. "Je n’ai pas beaucoup dormi pendant ces trois semaines", dit-elle, amusée, maintenant que le danger est passé. Car entre Slavie et Rémi, c’est une grande histoire. Le jeune photographe a frappé à la porte de Wostok Press au début de l’année 2003 pour y effectuer un stage. Slavie s’en souvient : "Quand j’ai demandé à Rémi ce qu’il voulait devenir, il m’a tout de suite répondu "photographe de guerre"". Un mois plus tard, il réalise un reportage sur la catastrophe du Prestige sur les plages d’Arcachon. Son travail est étonnant et il intègre définitivement l’agence en mars de la même année. A la grande joie de Slavie : "J’ai été impressionnée par son talent extraordinaire. Les photojournalistes aussi doués que lui sont rares. (?) Aujourd’hui, je le considère comme mon fils spirituel." Rémi a incontestablement une qualité nécessaire à tout photographe de guerre : il ne se pose pas de questions, il agit. 
"Pire qu’une drogue" ou les souvenirs de guerre d’un jeune reporter "Le 4x4 se rapproche inexorablement d’un barrage. On prie pour que les Chimères qui s’y trouvent sachent lire afin qu’ils puissent voir "international press" sur le véhicule. (...) La bouche déjà pteuse, on allume une cigarette qui n’a plus de goût, qui brûle la gorge. Les portières s’ouvrent, on est sorti de la voiture, une arme automatique sur la tempe. On pense à sa famille, au jour de son enterrement et à un tas de choses hors contexte. Le pire, ce sont leurs yeux : rouges, vitreux, sans vie. Complètement shootés au crack, ils sont capables de tout, surtout du pire. Ils hurlent des ordres en créole qu’on ne comprend pas. On est fouillé sans ménagement, toujours le canon de l’arme sur la tempe. Ils cherchent des armes. L’un d’entre eux nous fait signe de remonter dans la voiture, les autres ne sont pas d’accord. Ils crient, se battent entre eux à coups de bton. On n’en mène pas large. On a vingt ans et pas vraiment envie de mourir. On donnerait tout pour être loin, très loin, ne jamais être venu. Témoigner ? La belle affaire ! Pour qui ? Pour quoi ? Tout le monde s’en fout de cette île pourrie. Ils peuvent bien s’entretuer, le monde n’en a cure. Et nous, on est dans la merde. Il suffirait d’un rien pour un coup parte, que l’on se retrouve à terre. Puis, il y a cette détonation, les tympans semblent avoir explosé, on n’entend plus rien. Une distance se créée entre le cerveau, la pensée et l’extérieur, on est comme dans une bulle. On voit leur bouches s’ouvrir sans aucun son n’en sorte. L’imbécile qui vient de tirer semble content de lui. Ils ont fini par se mettre d’accord, on peut partir. (...) On est livide, médusé. Mais on est passé. L’adrénaline redescend, les nerfs se relchent. On éclate de rire, un fou rire étrange et déplacé, mais incontrôlable. Le c?ur commence à retrouver un rythme plus régulier quand au loin, on aperçoit un autre barrage... Ce soir-là, en revenant du nord du pays, sur la route St Marc / Port-Au-Prince, on a croisé six barrages semblables à celui-ci. Plus de trois heures pour parcourir cinq malheureux kilomètres. (...) On pense à cette étrange dualité que créée la guerre. On vient de vivre des instants terribles, pendant lesquels on aurait vendu les êtres les plus chers pour être loin de cette merde, et pourtant nous voilà, à peine sorti d’affaire, avec une seule envie, une seule idée fixe : y retourner, encore et encore, sentir cette peur à nouveau, cette montée d’adrénaline si puissante. La guerre est pire qu’une drogue, sur l’instant c’est le bad-trip, le cauchemar. Mais l’instant d’après, une fois le danger passé, on meurt d’envie d’y retourner prendre des photos en risquant sa vie pour pas grand chose. Il y a une sorte de force incompréhensible qui nous pousse à toujours y revenir..." Rémi Ochlik 
photographie.com : 2004-08-27
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