|
|
| Visa pour l'Image 2004 / Les vies brisées à Shkodra / Photographie documentaire
|
| Guillaume Herbaut, membre fondateur du collectif L’Oeil Public, est parti dans une petite ville du nord de l’Albanie. Il en a ramené un roman en images sur des familles coupées du monde par une loi datant du XVème siècle.
Par Natalia Grigorieva
|
|
|
|
|
|
|
|
|
 |
| Guillaume Herbaut © Barbara Bouyne |
|
|
|
|
C’est une bien triste histoire que racontent les images de Guillaume Herbaut. Histoire où il est question de peur, de vengeance et de solitude. L’action se déroule à Shkodra au nord de l’Albanie. Situé à 200 km de la capitale, Tirana, la ville abrite près de 80 000 mes. Des familles entières y existent, cloîtrées dans leur appartement. Chacune a perdu un père, un frère, un oncle ou un cousin. Chacune a peur car au-dessus de sa tête plane la menace de la vendetta régie par une loi moyengeuse, celle du Kanun.
Rédigé par le prince Lek Dukagjini, au XVème siècle, le Kanun est un livre de lois qui dicte le code de l’honneur et régit précisément la vendetta. « Le sang versé s’effacera par le sang repris », menace le code 848 du Kanun. Avant que le code 933 ne renchérisse : « Libre à toi de garder ta dignité d’homme ou de la perdre. » Ce qui, en pratique, signifie que la famille dont un membre était assassiné était en droit de se venger. Les Albanais ont appliqué cette règle jusqu’en 1912, année de l’indépendance arrachée à l’Empire Ottoman. Mais en 1991, après la chute de la dictature communiste, le pays est plongé dans le chaos et les habitants font de nouveau justice eux-mêmes. Mais les lois du Kanun ont subi quelques modifications. Du temps de Lek Dukagjini, seul le meurtrier craignait pour sa vie. Aujourd’hui, toute une famille peut être décimée. Quant aux policiers et aux juges, ils restent impuissants face au massacre, lorsqu’ils ne sont pas, eux-mêmes, victimes des criminels.
|
|
|
|
|
|
 |
| © Guillaume Herbaut / LOeil Public |
|
Approcher les familles
Alors, de nombreuses « proies » potentielles se sont réfugiées à Shkodra. Guillaume Herbaut les a rencontrées. Lina ne quitte plus ses habits de deuil depuis que son mari a été tué par un inconnu. Les cinq enfants de Zana Pepa attendent de grandir pour venger leur père. Anton Hili et ses quatre sœurs ont retrouvé le corps de leur père dans un puits. Le malheureux ayant préféré se suicider plutôt que vivre cloîtré après que son frère ait tué un voisin à coups de pierre.
« Ce reportage est une rencontre avec des familles, des gens coupés du monde qui racontent comment ils sont entrés dans le cercle infernal de la vendetta », précise le photographe. A l’origine du reportage, une lecture qui date d’il y a dix ans. Dans Avril Brisé, Ismaïl Kadaré narre l’histoire de Gjorg se déroulant sur les plateaux albanais. Le personnage principal ayant tué le meurtrier de son frère devient la cible d’un autre vengeur. Inspiré par l’histoire, Guillaume Herbaut a souhaité voir par lui-même et construire son propre roman en images.
En compagnie du journaliste Bruno Masi qui, au préalable, s’était livré à près de six mois d’enquête, il est entré en contact avec un certain Emin Spahia. Cet homme gé de 39 ans, lui a permis d’approcher les familles, de s’introduire dans leur appartement. Il y a douze ans, ce personnage énigmatique s’était autoproclamé médiateur entre les familles qui s’entretuaient et tentait de les réconcilier avec plus ou moins de succès en échange d’intéressantes sommes d’argent. Mais à Shkodra, ce genre d’entreprise ne paie pas à long terme, puisque l’intéressé a été abattu au mois d’août.
|
|
|
"Entrer dans lhistoire"
L’exposition du reportage se présente comme un véritable roman. « Pour ce travail, les textes sont très importants. Comment raconter la vendetta quand on ne rencontre que des familles cloîtrées chez elles ? C’est compliqué. Il fallait que les textes soient présents. Ils sont autant exposés que les photographies. Il est encadré, sur fond noir, de même format que les images », explique Guillaume Herbaut. La narration installe un rythme et met en perspective les photos, essentiellement des portraits. La gravité des visages révèle de dramatiques expériences. « Mon père a décidé de mettre fin à ses jours et s’est jeté dans le puits », raconte le jeune Anton Hili. « Pietr, touché de plusieurs balles à la poitrine est pris de convulsions. Une silhouette s’approche et l’achève d’une balle dans le tête », peut-on lire sur un panneau. « Bukurie se réveille à l’hôpital, le corps couvert d’ecchymoses. Celui de son mari est déchiqueté », raconte un autre. Pour apprécier pleinement lexposition, Guillaume Herbaut a une recommandation quil énonce avec un air mystérieux : « Il faut lire les textes et entrer dans l’histoire. »
|
|
|
|
|
|
| Guillaume Herbaut / Loeil Public - Shkodra |
| Couvent des minimes du 28 août au 12 septembre 2004 |
|
|
|
|
|
|
|
| photographie.com : 2004-08-31 |
|
|
|