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| Photographies, Photographes et Société
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| / Photographies, Photographes et Société / par Thierry Dehesdin
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| L’œil du photographe © Thierry Dehesdin |
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La spécificité de la représentation photographique
La photographie prend son origine dans un mode de reproduction mécanique qui nous offre une représentation analogique de la réalité.
Lidée est très ancienne, mais ce nest quau XIXème siècle, grâce aux progrès des sciences liées à loptique et à la chimie, que lon a pu fixer durablement des images qui reproduisaient le réel grâce à un dispositif optique.
Nous verrons dans la suite de texte que, selon nous, cest la nature même de ce mode de reproduction qui est à lorigine des relations damour et/ou de haine quentretiennent la Société englobante et la photographie.
A/ La représentation photographique et les arts graphiques :
Radicalement différente des arts qui lont précédée parce quelle prend son origine dans un mode de reproduction mécanique, la photographie va devoir passer une bonne partie des 150 ans qui vont suivre son invention à sinterroger et à être interrogée sur sa légitimité en tant quart.
a) Le contexte historique:
Depuis le XVIII siècle et la première révolution industrielle, le produit artistique soppose au produit industriel. Au milieu du XIXème siècle, à la naissance de la photographie, lidéologie dominante dans la Société occidentale oppose la machine à la main de lhomme et la singularité de lobjet unique à la production en séries. Or, La photographie passe par un dispositif mécanique, fruit du progrès scientifique et des progrès de lindustrie.
Cest ce contexte qui allait rendre très difficile à la photographie daccéder à la reconnaissance dun art à part entière.
Lappareil photographique arrive donc dans une Société dont la conception dominante de lArt suppose quil ny ait dautre médiation que la main entre lœuvre et lesprit de lartiste. Dans ce contexte, la photographie était nécessairement suspecte.
Les 5 tares dont souffre, alors, la photographie :
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| Vers 1990 - Société Gévelot – Issy les Moulineaux © Thierry Dehesdin |
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1) Elle suppose un dispositif mécanique fruit du progrès scientifique et des progrès de lindustrie:
Niepce et Talbot ont inventé la photographie, pour pallier leur incapacité à dessiner. Le peintre Ingres a déclaré: " Maintenant on veut mêler lindustrie à lart. Lindustrie nous nen voulons pas. Quelle reste à sa place et ne vienne pas sétablir sur les marches de notre école dApollon, consacrée aux arts seuls de la Grèce et de Rome. "
2) Elle va très vite devenir reproductible
Et donc perdre la sacralité de lobjet unique.
3) Elle est trop proche, trop fidèle
La peinture est une reconstruction du réel dont les codes et la symbolique sinscrivent dans lhistoire des civilisations, là où la photographie est une représentation analogique qui ne renvoie, en apparence, quà une avancée scientifique. La photo peinte très en vogue aujourdhui, létait déjà en 1856. Mayer et Pierson étaient des photographes, en vogue sous lempire, réputés pour "rehausser" à laquarelle leurs portraits photographiques. Ernest Lacan déclara dans La Revue Photographique en parlant de leurs épreuves peintes entièrement à la main " un portrait véritable… qui soit à la fois, en un mot, et lœuvre de la nature et lœuvre de lart, qui procure en même temps et la fidélité de la photographie et lintelligence de lartiste. " Loutil photographique ne pouvait générer des œuvres dart, puisquil reproduisait fidèlement lœuvre de la nature. Seule lintervention de lhomme et de son pinceau pouvait transcender cette reproduction de la nature. De même Lamartine déclarait en 1858: "(la photographie) cette invention du hasard, qui ne sera jamais un art mais un plagiat de la nature par loptique. "
Les peintres ont généralement accueilli favorablement linvention, mais parce quils la considéraient comme un outil dappoint, un auxiliaire qui ne pouvait en aucun cas prétendre au statut dart. Les " études daprès nature " sont même devenues un vrai marché pour les premiers photographes. Cétaient des planches de photographies destinées aux peintres dessinateurs ou sculpteurs représentant des paysages, des animaux, des scènes de genre et des nus quil ne fallait en aucun cas confondre avec lœuvre dart la vraie, celle qui serait peinte, dessinée ou sculptée. Dans la pratique, ces études daprès nature nétaient sans doute pas achetées exclusivement par des artistes. Linscription obligatoire au registre du commerce permet de penser quen 1853, près de 40% des photographies concernaient des nus. Cétait sans doute également un moyen de vendre des photos de nu en échappant aux foudres de la censure, dans la mesure où ces nus nétaient pas supposés servir de "bas" instincts mais aider lart.
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| Décentes indecences © Thierry Dehesdin |
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En 1863, lors dun procès concernant des photographies qualifiées dobscènes dans lacte daccusation, le procureur déclara " Les nudités que lart ne relève pas, sont de véritables indécences " pour condamner des photographies de nus tout à fait académiques selon les critères de lépoque et parfaitement innocentes sinon ridicules selon nos critères. La photographie était trop réaliste à ses yeux pour prétendre sanctifier le nu et larracher à lindécence.
Aujourdhui, plus personne ne contesterait à la photographie sa capacité à sublimer lobscène, mais léquation réalisme = obscénité reste dactualité. Lopposition photographie (nu) artistique / photographie pornographique passe toujours, dans le langage commun, par le critère du réalisme. La Société a évoluée, la frontière art / pornographie sest déplacée, mais le réalisme de la réalisation pose toujours problème 150 ans après.
(Le livre de Jean Sagne "Latelier du photographe 1840-1940" présente de façon vivante et très bien documentée cette époque héroïque de la photographie)
4) Sa pratique est immédiatement accessible
Elle ne suppose ni un effort soutenu, ni un apprentissage qui légitimerait loeuvre de son auteur. Cest le syndrome du " mes enfants sont capables de faire ça " devant un Picasso.
Au départ, à vrai dire ce nétait pas si facile que cela. La photographie supposait un vrai savoir-faire et pas mal de connaissances scientifiques mais la difficulté était essentiellement technique, et relevait plus des sciences de lingénieur, que de la maîtrise de sa discipline par un artiste. Et cette difficulté na pas duré bien longtemps. Le numéro spécial 1500 de la revue LE PHOTOGRAPHE montre que dès 1910, époque où prendre une image nétait pas vraiment aussi simple quaujourdhui, les professionnels sinquiétaient: " Peu à peu les portraitistes épargnés un instant par la crise furent concurrencés par les amateurs avec des procédés bien plus faciles à maîtriser que le collodion. ". Profitons en pour constater que la crainte dune photographie tellement facile que les amateurs viendraient concurrencer les professionnels ne date pas de linvention du numérique...
5) Sa perception, sa compréhension, son appréciation sont également immédiatement accessibles à celui qui la contemple.
Baudelaire déclara, en faisant référence au succès foudroyant du portrait photographique auprès de la bourgeoisie : "La société immonde se rua comme un seul Narcisse pour contempler sa triviale image sur le métal" et "cette classe des esprits non instruits et obtus qui jugent seulement des choses daprès leurs contours."
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| Portraits (fin du XXème siècle – début du XXIème siècle) © Thierry Dehesdin |
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En raison de son caractère analogique, elle est immédiatement accessible en tant que spectacle.
Le photographe peut utiliser des dispositifs pour estomper ou casser la ressemblance de la photographie avec la chose photographiée, mais on est en présence dun détournement de loutil qui nenlève rien à sa nature même. On est dans la situation paradoxale où alors que le peintre va utiliser sa technique pour simuler ce quil a vu (la perspective par exemple), le photographe va utiliser sa technique pour dissimuler ce quil a reproduit.
Lenjeu est idéologique. Lart est un discriminant social. Apprécier la musique ou la peinture suppose un apprentissage culturel. Cest un apprentissage qui est rarement formel, mais dépend largement du milieu dorigine et de lenvironnement culturel. Lart académique était réservé à la grande bourgeoisie qui en maîtrisait les codes.
La photographie, parce quelle est une représentation analogique de la réalité, semble immédiatement accessible au regard et au jugement. Tout le monde peut simproviser critique en photographie. Même si je nai rien à dire sur la stratégie esthétique qui a été privilégiée par le photographe, je peux au moins énoncer un jugement sur ce qui a été pris. Dailleurs souvent, lorsque lon analyse le discours du spectateur, en photographie, une belle image est limage dune belle chose.
Dans ce contexte, il ny a rien détonnant à ce que la photographie ait cherché à avancer masquée, et pendant plus de 75 ans elle fut traversée par un violent débat entre les " Pictorialistes", qui cherchaient à dissimuler par toutes sortes dartifices le caractère réaliste de la représentation photographique pour la tirer vers la peinture, et les tenants de la " Photographie pure" (Straight Photography), pour qui cétait au contraire loriginalité même de la représentation photographique qui donnait ses lettres de noblesse à ce mode dexpression.
b) Le débat aujourdhui:
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| Peinture Chinoise (début du XXIème siècle) © Thierry Dehesdin |
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Aujourdhui, le débat peut sembler un peu sans objet, car les arts plastiques ont profondément évolué et revendiquent ce quils reprochaient autrefois à la photographie.
La Société a changé, le discours dominant sur lart et les artistes également.
La révolution industrielle et la photographie ont profondément transformé les pratiques des artistes et la conception que lon se faisait de lœuvre dart. La plupart des mouvements artistiques qui ont traversé la peinture et les arts plastiques au XXème siècle convergent vers une sanctification de tout ce qui avait été reproché à la photographie à sa naissance.
Lartiste est une éponge et sa pratique et son discours sont forcément influencés par les grands bouleversements techniques, économiques et sociologiques de son époque.
Dès la fin du XIX, avec lart nouveau, des créateurs remettent en question la distinction entre arts majeurs et arts mineurs. Lartiste, soucieux dimplanter lharmonie dans la vie quotidienne, ne conçoit plus lobjet isolé de son environnement. Désormais, lart est dans tout, et il découle de lutile. La révolution industrielle inquiète et séduit à la fois, car si la machine déshumanise le travail, elle permet de produire pour le plus grand nombre. Lart peut être offert à tous. Lutter contre lacadémisme, cest aussi lutter contre lélitisme. Le caractère mécanique, la reproductibilité et laccessibilité de la photographie ne sont plus des obstacles à sa reconnaissance en tant que forme dexpression artistique.
A partir de 1918, Marcel Duchamp abandonne la peinture à lhuile au profit de méthodes différentes, dans lesquelles la main est appelée à jouer un rôle bien moindre.
Il sagit de montrer que la création artistique na rien à voir avec la simple élaboration manuelle dune œuvre, mais quelle est un travail de lesprit. Cest toute lambition des " ready-made", qui sont des articles manufacturés sur lapparence desquels lartiste nintervient matériellement en rien, ou très peu. Il agit uniquement comme penseur, par le choix de lobjet quil opère et lappellation quil lui donne. Lœuvre "joue sur le mot". Le titre enlève à lobjet sa signification utilitaire et lui confère une valeur poétique. Lurinoir, devenu Fontaine, peut entrer au musée: si Duchamp na pas, au sens propre, confectionné cette œuvre, il en est cependant linventeur dans la mesure où, selon son expression, il a "créé pour cet objet une nouvelle idée".
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| Ready-Made pictorialiste © Thierry Dehesdin |
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On pourrait dire la même chose de la photographie qui en isolant un objet, une situation des personnages qui lui sont préexistants créée une nouvelle idée de cet objet, ces personnages, cette situation.
Le ready-made est une attaque majeure contre lidéologie de lœuvre dart, objet unique produit de la main de lartiste. Il peut être duplicable. Cest également une remise en cause de lidée quune œuvre dart suppose nécessairement un travail acharné. Lartiste nest même pas à lorigine de la réalisation de lobjet quil va "inventer" œuvre dart. A la même époque, Man Ray photographe et grand ami de Duchamp, proche des surréalistes, totalement intégré à la vie artistique de son époque, déclare "Le moindre effort possible, pour le plus grand résultat possible, cest ma règle ".
Dans les années 60, les hyperréalistes vont reproduire les cadrages, les perspectives des photographes et essayer de recopier à lidentique des objets réels. Alors que la fonction de lart figuratif est habituellement de reproduire le réel afin de lexprimer - cest-à-dire de le rendre sensible par un ensemble formel de signes capables den dégager le sens - lhyperréalisme vise à une reproduction en quelque sorte non exprimante du réel, mais seulement informative, comme pour revendiquer le fameux caractère documentaire de la photographie. Force est cependant de constater que plus on tend vers la reproduction du réel au travers des œuvres dun sculpteur hyperréaliste tel que Duane Hanson et plus lœuvre est expressive...
Aujourdhui, la symbiose entre la photographie et les autres modes dexpression est totale en raison de leurs influences réciproques. La photographie appartient souvent à lintimité même de lœuvre des plasticiens, même si son statut social reste encore fragile. Ne serait-ce que dans la mesure où un grand nombre dauteurs préfèrent se reconnaître dans lappellation Plasticien que dans celle de Photographe...
Cependant lintérêt du débat nest pas exclusivement historique. Il a toujours des répercussions dans la pratique des photographes daujourdhui. Consciemment ou non ces derniers veulent souvent donner une légitimité à leurs images, en mettant en oeuvre des stratégies destinées à affirmer une opposition ou une identité avec la peinture. Ainsi leurs photographies trahissent leur volonté, de légitimer leur pratique en dissimulant son caractère mécanique (le flou, les procédés spéciaux, les photos peintes, la photographie non figurative etc .) ou ils utilisent des dispositifs pour donner à lobjet photographie des signes associés à la peinture (exposition au musée avec cadres à lidentique des tableaux, négatifs brûlés solennellement en public pour créer des œuvres uniques, signature et numérotation, impression sur toile des images etc.)
A la mort de Cartier Bresson, un témoignage de Raymond Depardon dans lhebdomadaire Télérama révèle comment la pratique de Cartier-Bresson sinscrivait dans une référence à lesthétique de la peinture classique.
Je lavais vu pour la première fois à lenterrement de De Gaulle, en 1970. Javais un gros téléobjectif. A la sortie de Notre-Dame, il est venu vers moi et ma dit : " Ta photo ne restera pas, ça ne sert à rien ce que tu fais. " Lui, il était là, avec son Leica, au 50 mm, dans la foule.
Cartier Bresson inscrit ses images dans une tradition esthétique antérieure à la photographie avec une perspective destinée à donner lillusion de la réalité. Tous les effets de perspectives spécifiques à la photographie (télé, grand-angle etc.) sont reproductibles par la peinture ou le dessin, mais cest la photographie qui en a généralisé lusage. Le modèle esthétique de Cartier Bresson sinscrit dans une tradition beaucoup plus ancienne que la photographie dont il ne veut retenir comme apport que "linstant décisif" et le noir & blanc.
Même la législation reflète ce débat. La loi a longtemps opposé la photographie œuvre dart à la photographie présentant un caractère documentaire. Ces deux catégories semblaient tellement évidentes au législateur quil na pas cru nécessaire de les expliciter. Et du coup, une partie de la législation fiscale, de la législation sociale et de la législation sur le droit dauteur reposait sur cette opposition. Malheureusement, selon lépoque, le juge ou linspecteur des impôts, une même photographie allait se retrouver dans lune ou lautre de ces catégories. Cette dichotomie a disparu de la plupart des textes il y a une dizaine dannées, mais elle reste souvent présente dans les têtes comme le montrent les jurisprudences en matière de droits dauteur.
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| Photographie documentaire (fin du XXème siècle) © Thierry Dehesdin |
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On aurait pu imaginer que lirruption de la photographie numérique allait susciter un débat esthétique comparable à celui quavait suscité linvention de la photographie. Force est de constater que pour linstant il nen est rien. Léconomie et les pratiques photographiques (avec lutilisation du téléphone portable) ont bien été bouleversées, mais cest le calme plat en matière de débat esthétique. Paradoxalement, la modernité nous permet même de retrouver des sensations dautrefois, de revenir au pictorialisme. Limpression numérique a libéré la photographie du papier argentique et permet daccéder très facilement au velouté et au grain des papiers dart. Pour linstant, les différences esthétiques entre argentique et numérique ne sont sans doute pas assez radicales pour dépasser le stade du "cétait mieux avant" !
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| photographie.com : 2008-06-27 |
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