[Magazine]
[news]
( archive news)


Les livres photos nous font voyager
/ Les livres photos nous font voyager / par Julien Révillon

On ouvre un livre, un voyage commence. Odyssée dont on s’imprègne, un périple au long cours. Ou alors en express, des livres comme d’apocryphes icônes, on les découvre, on y revient. Ou un voyage de ceux que l’on entreprend jamais — voire le contraire, la tentation serait volontiers toute là, mais surtout n’y allez pas ! Encore : home, sweet home. Le point de départ de tout voyage, ou bien son arrivée ? Un parcours, enfin, que l’on peut effectuer comme un retour dans le temps, telle la mémoire, ou à la nature.
On ouvre un livre, le plus possible de livres, et à chacun son voyage. En photographies.
 

Voyages au long cours

Images aux sens ou à l’esthétique dont la portée requiert de s’investir, les photos au long cours investissent notre regard en retour, d’un voyage intelligent. Ces livres ont besoin de temps, peut-être davantage que les autres.
En témoigne Hermine Bourgadier. Photographies, chez Filigranes, lorsque la photographe, entre reportage ethnographique et questionnement esthétique, oppose le jeu et ses rituels à l’ennui profond et constitutif de notre époque, de notre société. La base de ces relations par effraction est jetée. On les retrouve, à la dérobée, chez Tina Merandon, Escape, (Diaphane Éd.). Philippe Bazin, dans La radicalisation du monde (Filigranes), explore quant à lui les visages, depuis le vieillard jusqu’à l’enfant. Un inventaire hypnotique, par tant d’humanité.

Cette humanité, ce sont les paroxysmes intimes chez Antoine d’Agata, dans Agonie (Actes Sud / Atelier de Visu), ouvrage pour lequel il est accompagné par Rafael Garido à l’écrit. L’humanité apparaît dans la plus grande galerie d’art du monde pour JR : le monde lui-même. À ciel ouvert. Ses photos, exposées à Paris cet automne, œuvrent dans Women are heroes (Éd. Alternatives) pour la dignité des femmes. Du Brésil au Cambodge, de New York à  la Sierra Leone.
Le voyage s’attache aux histoires, au vécu comme autant de rencontres. Roma + Klein, chez Chêne, est un monument. Laurence Leblanc, avec Seul l’air (Actes Sud), nous souffle un véritable poème, volant entre Amérique et Afrique. Oan Kim et Laurent Gaudé, images et texte de Je suis le chien Pitié (Actes Sud), s’échangent l’éclat de la lumière dans l’ombre, ou au contraire l’ombre noyée, comme une ponctuation, dans la lumière. Dans Chambres d’écho, catalogue du Musée Réattu (exposition cet automne, Arles), on retrouve le dialogue entre les œuvres, confrontant les artistes comme par échos. 

Magnifique et intemporel : Lionel Roux, Odyssée pastorale (Actes Sud). L’odyssée est intuitive, et la réalité vivante, contemporaine. Au travers d’un monde irréductible, n’en déplaise à notre modernité.
Bernard Plossu, Versant d’est (Éd. du Sékoya / Musée des Beaux-Arts et d’Architecture de Besançon), nous rapporte, à la suite de Gustave Courbet, la Franche-Conté, le Doubs, le Jura. Et encore la lumière — l’impression au charbon selon le procédé Fresson en plus. Ces photos font l’objet d’une exposition, jusqu’au 4 janvier 2010.
Nicolas Mingasson, dans Sentinelles de l’Arctique (Jean di Sciullo / Democratics Books), relève, au-travers de portraits sur le vif, les mutation rapides de l’Arctique et ses effets sur les populations. Et le sujet de l’état des lieux, l’état en faillite, dix photographes de l’agence Magnum s’en emparent avec Le printemps géorgien (Magnum / Textuel) : plus de dix ans après l’URSS, la Géorgie. Sans appel.
Avec nettement plus de légèreté, Matthieu Gafsou, Surfaces (Actes Sud / Prix HSBC pour la Photographie), nous propose une Tunisie cohérente dans l’incohérence, et prise, non sans humour, entre le vœu d’une modernité occidentale et l’usage traditionnel. Également prix HSBC, Grégoire Alexandre (Actes Sud) construit les images selon des compositions hétéroclites et suréelles.
Ce voyage au long cours peut ainsi s’effectuer avec sérénité, comme notamment dans la Normandie de Thibaut Cuisset, Une campagne photographique (Filigranes). Ou en beaucoup plus mouvementé, à la manière de la pérégrination océanique selon Anita Conti, les Terres-Neuvas (Chêne), par Laurent Girault-Conti. Une ethnologue vivant au rythme d’un chalutier, entre détails du quotidien, suspens humain, et bourrasques tempétueuses. 

Express

Livres à l’échelle de la main, on les découvre, on reviendra à eux : coups de cœur ou petits formats, facilement les deux. Et parfois même extrêmement peu onéreux.
Bernard Plossu avec ses Hirondelles andalouses (Filigranes) immortalisée une envolée au millième de seconde. Ara Güler. Photographe (Éd. de l’Œil) et l’Istanbul des années 1950-1960. Miquel Dewever-Plana, Hach Winik, chez Le bec en l’air : le voyage chez les Amérindiens Mayas-Lacandons du Chiapas est quasi onirique.
Sous la direction d’Anne Charbonnier & Marie Liesse de la Bouillerie, Les Jocondes (Léonard rue Vivienne / Accademia dei Venti), les enfants s’approprient l’art. Et l’art, toujours l’art, encore et en petit — par la taille de l’objet : Antonio Biasiucci, Oreste Zevola, offrent des Figures rituelles (Silvana Editoriale) à l’Institut culturel italien de Paris, et son cycle « L’Or de Naples. Baroque underground » (exposition automne 2009).
Citons deux Photoromans : Claudine Galea & Colombe Clier, Un amour prodigue, et Arno Bertina & Tendance Floue, Énorme. Éditions Thierry Magnier. Le principe est simple : « une série de photographies dont il ignore tout est confiée à un écrivain. » Simple, oui, mais redoutable.
Enfin, Danielle Sallenave, Patrick Zachmann (Photo Poche n°121), en corrélation avec l’exposition Ma proche banlieue 1980-2007 (Cité nationale de l’histoire de l’immigration, Palais de la Porte Dorée, 2009). Sans oublier L’annuel 2009. Agence France-Presse, AFP, et The world in photos, AFP / Verlhac Éditions. Ainsi qu’une exception par la taille, un peu plus grande c’est vrai, mais d’une telle facilité d’approche : Robert A. Mc Cabe, Weekend in Havana. An American photographer in the forbidden city. Tres días en la Habana, Abbeville Press Publishers (New York / Londres). 

(Vous) n’y allez pas

N’y allez pas, surtout pas ! Paysages fragiles, équilibres vulnérables : plutôt que de contribuer à la dégradation de ces contrées, restons-en aux seuls voyages que nous en offrent les livres. Surtout que d’autres destinations, en revanche, requièrent toute notre attention, elles.
Aussi ce titre l’indique-t-il sans atermoiement : Amazone, un monde en suspens (Seuil). Par Patrick Bard, et Marie Berthe Ferrer. Très bel ouvrage, qui nous invite à remonter le fleuve de Bélem à Bélen, Iquitos. Nous retrouvons la prépondérance du cheminement, sur la destination ou le départ, lorsque Jean-Luc Cormier, retrouve dans Terra Incognita (Jean di Sciullo / Democrtic Books) une Abyssinie initiatique — sur les pas de Rimbaud. Ses photographies sont en mouvement perpétuel, un mouvement jalonné par ses carnets de voyages.
À la Syrie d’André Mérian (Images en Manœuvres), et l’évidence plastique de périphéries urbaines délaissées, son architecture désenchantée, on peut certainement opposer Les Tibétains (Imprimerie Nationale) de Marc Riboud, le portrait d’un peuple bien vivant. Après la grande terreur, et avant la grande invasion, rappelle André Velter. Carnets de route encore, ceux Scarlett Coten, qui effectue avec Still alive (Actes Sud / The Empty Quarter Gallery) une traversée du désert, le Sinaï, à la rencontre des Bédouins. Christophe Goussard et Christian Dabitch repartent, eux, à la redécouverte d’un peuple du Moyen-Orient : Les autres. Balade araméenne (Filigranes). Une coexistence pacifique réussie, entre musulmans et chrétiens, au beau milieu d’une région pourtant trouble.
L’Afrique pourrait être celle de Michèle Odéyé-Finzi et Michel Denancé : Dogon. Doumbo doumbo, ceux du rocher (Le bec en l’air), celle de Youga nah, village dogon accroché à la falaise de Bandiagara, au Mali. Elle est également celle d’Aïda Muluneh dans Ethiopia : past / forward (Africalia Éditions / Roularta Books), à contre-courant de nos « images » reçues. Elle est enfin, et aussi, celle de Nick Brandt, L’Afrique au crépuscule (Éd. de La Martinière) par sa grandeur, épique et naturelle. 

Où va-t-on, s’il fallait en comprendre le voyage ? Jessica Craig-Martin nous propose Privilège (Images en Manœuvres / RVB), et par l’exploration contemporaine d’une esthétique de la richesse, le portraits de gens qui s’ignorent être — paraître ?
Ce que l’on sait d’une image, au bout du compte si facilement peu, c’est très précisément ce que nous révèlent Daniel Girardin et Christian Pirker dans un ouvrage incontournable : Controverses, une histoires juridique et éthique de la photographie (Actes Sud / Musée de l’Élysée). Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur cette photo, ou celle-là, chacune plus célèbre l’une que l’autre, plus marquante, plus historique l’une que l’autre : en voilà les faits. Des photographies qui ont fait l’histoire, en voici l’historique.
Savoir, et avec le recul, cela correspond chez Stanley Greene, Black Passport (Textuel), à une introspection au sein de laquelle on retrouve des souvenirs de sa vie privée, des moments légers, intimistes. Et les documents, reportages de guerres, parmi les plus violents rapportés de Tchétchénie, ou du Rwanda. Une nécessité de rendre compte qui a également animé Grégory Cohen et Manon Ott, dans leur Birmanie, rêves sous surveillance (Autrement). Une nécessité de rendre des comptes, et d’en demander, enfin : avec Micha Patault, No more Bhopals (Enrick B. Éd.), vingt-cinq ans et vingt trois mille morts après la tragédie de décembre 1984, la plus grande catastrophe de l’industrie chimique à ce jour. Impunité et dénuement, toujours jusqu’à aujourd’hui.
Petite piqûre de rappel : Act Up-Paris existe depuis 1989. Déjà vingt ans de guerre, contre le sida et contre tout ce qui contribue à le propager. Action = vie (Jean di Sciullo / Democratic Books) regroupe, dans une composition très graphique et vivante, les images d’une identité forte. Et d’un infatigable combat. À ne pas manquer.
 

Home, sweet home

Le point de départ peut aussi être celui d’arrivée : là plus encore, c’est le périple lui-même qui compte. On ne voyage jamais assez chez soi. C’est pourtant le choix de Geoffroy Mathieu, qui, dans Dos à la mer, Promenade en Méditerranée urbaine (Filigranes), choisit aux dépens du front de mer le paysage urbain de six villes du pourtour méditerranéen. Norma Rossetti, dans Naples, périphérie nord (Silvana Editoriale) revient quant à elle, pour l’Institut culturel italien de Paris et son cycle L’Or de Naples. Baroque underground (exposition 2009-2010), sur la banlieue nord de Naples, la Scampia. Des quartiers abandonnés à la camorra, inhospitaliers, dégradés. En contrepoint, Monique Deregibus, I love you for ever Hiba (Filigranes), retourne été 2005 sur une place qui a été au cœur de Beyrouth jusqu’en 1975. Une vie ayant basculé d’un opposé à l’autre, comme d’aller de Las Vegas au site archéologique de Biblos.
Au contraire de cet urbanisme revêche, sinon violent, Joel Meyerowitz nous promène au rythme des saisons dans les parcs de New York, avec Legacy. The preservation of wilderness in New York City parks (Aperture).
Un voyage chez soi qui, chez Gilbert Garcin, compose des images en sortant de son imaginaire plutôt que de chez lui : Mister G. (Filigranes). Jouant également aux frontières de l’iréel, Roger Ballen ajoute dans Boarding House (Phaidon) la psyché aux images.
La mémoire offre ainsi un voyage en soi — dans tous les sens du terme. Pascal Arnold, dans Photographies de Jean-Marc Barr (Gallimard) retrace au gré des images prises par l’acteur une trajectoire faite de rencontres et d’histoires. Texte et photographies associés également chez Abderrhamane Boufraïne et Vincent Migeat, 31, rue de la République (Actes Sud), pour remixer au gré des souvenirs l’identité culturelle d’une famille, entre francisation et origines maghrébines.
Les traits culturels, dans la mémoire de leur héritage, se manifestent également dans Ebru. Reflets de la diversité culturelle en Turquie (Actes Sud), par Attila Durak. « Ebru » désignant un papier et une technique picturale millénaire. Très loin de la Turquie et de l’Anatolie, Stéphane Barbery, rassemble dans Un an à Kyôto (Gallimard) les sensations du visible, les idéogrammes, qui ont habité un an de sa vie, comme une esthétique nouvelle. Un nouveau point de départ.
Un chez soi, enfin, qui n’existe plus, sinon au prix du seul voyage de la mémoire : ainsi du magnifique ouvrage de René Tanguy, Le chemin de cécité (Filigranes), retrouvant les premières images conscientes de l’enfance. Un voyage entre identité et altérité, et dans le temps. 

Voyages dans le temps

Mémoire, récit de souvenirs. C’est ce que l’on retrouve, entre reportage et sensibilité, chez le photographe Ferdinando Scianna, dans un ouvrage sous la direction de Alberto Bianda & Paolo Jannuzzi, La géométrie et la passion (éd. Contrasto). Un monde disparu, révolu : celui également de Variety, Photographies de Nan Goldin (Textuel), l’underground nocturne et new-yorkais du début des années 1980.
Comme l’indique le titre, Sur les pas d’Abraham. Photographies colorisées à la main (Chêne), les images, en connaissant une vie nouvelle, remettent en perspective époques et temps passés. De même, Claude Iverné, dans Quelques pas avec l’abbé Pierre (Albin Michel) dresse une galerie de portraits enracinés dans le quotidien, dans la simplicité, davantage proche de l’homme que du personnage.
Les souvenirs rassemblés font l’objet de traitements qui jalonnent, voire façonnent jusqu’à l’histoire des publications elles-mêmes. Ryūichi Kaneko et Ivan Vartanian, Les livres de photographies japonais des années 1960 et 1970 (Seuil) présentent des livres dans le livre. Une très belle mise en abîme. Michel Frizot et Cédric De Veigy reproduisent un véritable portrait de Vu, le magazine photographique 1928-1940 (Éd. de La Martinière). Une décennie de graphisme du périodique : les fac-similés dévoilent un écho encore prodigieux à ces années trente mouvementées.
Citons deux monuments, enfin : Les plus grands photographes de Life (Éd. de La Martinière), et le Studio Harcourt 1934-2009 (Nicolas Chaudun), par Françoise Denoyelle. 

Nature


Hors du temps, et constituant tout un voyage pourtant, les Mirages d’Arabie, voyage dans le désert du Rub’al-Khali (Éd. de La Martinière), de George Steinmetz. Pour prendre de la hauteur.
L’environnement. Quid de notre histoire, au détriment de l’environnement ? La question occupe notre culture, nos sociétés. Une ambivalence certaine et cruelle veut cette question au premier rang, légitime et nécessaire, de nos préoccupations actuelles, mais rien n’est trop dit au sujet des journalistes qui font les frais de nos sociétés modernes. Et, parfois, la prédation dont ils sont les victimes est liée, justement, à des sujets concernant l’environnement. En témoigne 100 photos de nature pour la liberté de la presse, édité par Reporters Sans Frontières et Minden Pictures. Un livre qui est une réussite rare, au regard de la très vaste et hétéroclite iconographie écolo. Et un livre comme un périple au long cours, abordable immédiatement, express. Un livre au service de notre sweet home, qui évoque la nature avant que celle-ci ne devienne un voyage dans le temps.
Un voyage qui a un sens.



Julien Révillon 
photographie.com : 2009-11-17
recherche