Au delà du bien et du mal

Andréas Baader, 18.octobre 1977
Scalo, l’éditeur suisse allemand, a publié il y a deux ans un livre sur la Fraction Armée Rouge (R.A.F.) : Pictures of the run 67-7.Une compilation de photos, présentée par l’ex-terroriste Astrid Proll, survivante de la bande à Baader. "L’histoire de la R.A.F. fut une histoire visuelle " écrit-elle dans l’introduction du livre, " composées d’images que le groupe a mis en scène et laissé derrière lui ".

Une histoire qui commence par l’Etat providence et l’abondance des années 60. Dans cette Allemagne de la reconstruction, le nombre des étudiants s’est accru au rythme du pouvoir d’achat. De 80 000 pour une population de 67 millions en 1913, le nombre est de 510 000 en 1970 pour 60 millions. Au cours des années 60, l’agitation politique dans les universités se mesure à l’accroissement des effectifs. Agitation, vite encadrée par la nouvelle gauche, au sein de laquelle apparaît la figure de Rudie Dutschke, le fondateur de l’A.P.O., l’opposition extra parlementaire.L’étudiant allemand qui jouit alors d’une croissance économique à 6%, se révolte contre la " tyrannie de la consommation ". Associant psychanalyse et marxiste, Herbet Marcuse dans l’Homme unidimensionnel, publié en 1964 fournit des raisons à la colère. Il ne s’agit plus d’un conflit de classe mais d’une révolte tous azimuts contre la société. Le gauchisme décèle dans la sociale démocratie issue des ruines de 1945, une " tolérance répressive ". Plus pernicieuse que les régimes fascistes (parce qu’en apparence elle refuse la force pour régner),cette " société de la réalisation " c’est-à-dire de la reconstruction, vise à étouffer l’homme par le désir consumériste. Gérer les conflits sociaux par l’acquisition de biens matériels n’est qu’une ruse de l’oppresseur. La " société de réalisation " c’est le nouvel opium du peuple.

Gudrin Ensslin, Andréas Baader.Paris
Contre l’establishment, qui avait adopté les valeurs anglo-saxonnes de l’après-guerre (pureté physique et propreté puritaine), les gauchistes exaltent la " société de plaisir ".
La libération par la satisfaction de tous les désirs. Dans un article de 1965 Ulrike Meinhof exalte cette nouvelle culture du sexe de la drogue et du rock. Or c’est bien cette liberté d’attitude qui frappe l’œil, dès les premières photos du recueil. Travestissement au cours de manifestation, chambre bordélique oû des corps s’enchevêtrent sur des lits, embrassades publiques, vêtements fripés et yeux explosés ponctuent le quotidien gauchiste. L’Amour libre est l’expression des révolutions, disait Robert Capa.
En mars 1967 le Parlement vote la loi additionnelle à la loi fondamentale. Celle-ci octroie aux gouvernants des pouvoirs exceptionnels en cas de guerre civile (enrôlement des citoyens et usages des forces de police). Bien qu’amputée par le parti socialiste allemand, la loi fournit à la nouvelle gauche de Dutschke, un étendard de ralliement.
Interruption des cours, intimidations physiques, la majorité des professeurs est mal préparée à une violence politique qui avait disparu d’Allemagne depuis 1945.
En avril 1968, Rudi Dutschke est blessé grièvement par un extrémiste de droite de 23 ans. Manifestations de protestation. Deux morts à Munich.

Ulrike Meinhof
De ce recours à la violence, de cette poursuite de la politique par d’autres moyens va naître l’association Baader-Meinhof.
À comparer, écrit Astrid Proll aux autres activistes des squats (les " artistes communards "), Baader et sa compagne Gudrun Ensslin étaient déterminés, à embrasser l’action directe.
En 1968 ils mettent le feu à un grand magasin de Francfort. Leur procès en fait des stars médiatiques. Condamnés, ils purgent une partie de leur peine avant de s’enfuir, alors qu’ils sont en liberté conditionnelle. La France puis l’Italie, des mois d’errance et d’inactivité durant lesquels Baader épouse Ensslin.
À leur retour Baader est jeté en prison. Le 14 mai 1970 un commando dirigé par Meinhof le libère. L’affiche rouge, oû l’on retrouve étiquetté l’ensemble des visages de la R.A.F. est placardée dans toute l’Allemagne. De chef d’un groupuscule, Baader devient ennemi public ; Hold-up et attentats se développent.
En 1971, la journaliste Ulrike Meinhof est arrêtée, la répression est d’une extrême sévérité. Isolement et condamnation lourde, Meinhof finit par se suicider.
En 1972, Andreas Baader et Gudrun Ensslin sont condamnés à leur tour, à perpétuité. Dès lors, la Fraction Armée Rouge n’aura de cesse d’obtenir leur libération. Enfermé à la prison de Stuttgart-Stammheim, Baader conserve son formidable pouvoir de nuisance. Il est au centre de chaque enlèvement de personnalités. Mars 1975, Kidnapping de Peter Lorenz chef de la C.D.U. berlinoise. Avril 1975 occupation de l’ambassade d’Allemagne à Stockholm. Enfin, Septembre 1977, point culminant du drame, enlèvement sanglant d’Hanns-Martin Schleyer, le patron des patrons allemands. Le commando exige la libération immédiate de 11 terroristes dont Baader et Ensslin. Le gouvernement Schmidt ne cède pas. Un mois après, un avion de la Lufthansa est détourné sur Mogadiscio par 4 palestiniens. Revendication identique, réponse immédiate. Le 18 octobre, un commando anti-terroriste allemand exécute les palestiniens et libère les otages.
Apprenant l’échec de l’opération, Baader se tire une balle dans
la tête tandis qu’Enssslin se pend dans sa cellule. Au lendemain de ce suicide collectif que d’aucun juge comme un assassinat déguisé, le corps d’Hanns-martin Schleyer est retrouvé à Mulhouse. L’homme avait été exécuté de 3 balles tirées à bout portant. Puis, on l’avait égorgé."Nous considérions l’art comme une valeur bourgeoise " écrit Astrid Proll. C’est bien l’angle d’attaque du livre, sa raison d’être au sein de la maison Scalo : une revanche du fond sur la forme. Un rejet anarchiste de tout esthétisme, fut-il anticonformiste.

La R.A.F., semble dire Scalo fut l’expression visuelle d’un message avant tout politique, hors de tout cadre consensuel. Ici pas de place pour l’humanisme et le romantisme des barricades de 68, rien que l’instinct des snap-shots, des photos d’amateur, rien que la dureté des photos au téléobjectif et de l’identification judiciaire. Ici aucune sympathie pour les révolutionnaires, style R. Pic ou G.Carron, rien qu’une fantastique distanciation du regard.
Car il n’y a pas de genre visuel à ce type de tragédie si ce n’est l’accumulation d’images, provenant des terroristes, de la presse et de l’Etat. Pour les auteurs du livre, il ne s’agit pas d’établir une relation entre ces images, mais de suggérer, par le rythme du livre, l’énergie de l’époque : une haine inextinguible.

Qu’elles viennent d’un camp ou de l’autre, les images agissent comme des pôles qui se repoussent : typographie baveuse des attentats revendiqués, page de droite/ portrait serré d’identification de Baader mal rasé, page de gauche ; ou bien images vidéo de Schleyer en captivité d’un côté/condoléances du chancelier Schmidt à sa veuve durant ses obsèques, de l’autre. L’association est de type impressionniste, définir la nature d’un combat inégal entre l’individu et l’Etat : Nature paranoïaque et sanguinaire.

La mise en scène opérée par Scalo est ingénieuse, parce que silencieuse. Nulle analyse des motivations, nulle historique du mouvement, juste une segmentation de l’itinéraire en 4 actes : Mouvement-Action-Prison-Automne. Dans ce livre, l’appel au spectaculaire est inexistant, les images que l’on pourrait dire " historiques " (manifestations, prise d’otage) sont de l’ordre de l’exception. Si bien que sur la " scène " du livre, seul est palpable le poids des actes sur les personnages terroristes ; actes qui se déroulent tous en dehors du livre. Les événements se constituent dans l’imaginaire du spectateur : une chaussure de Dutschke laissée sur le trottoir comme témoin de l’attentat de 68 ; photo de grenades archivées par la police, preuve de la fuite en avant du groupe, vers le crime.

" Nous considérions l’art comme une valeur bourgeoise ", Cette révolte contre
Pictures on the run 67-77Baader Meinhof
Édition Scalo
(20.5 x 24.5 cm)
l’esthétisme est ambiguë. Car si l’idée seule compte, si l’image n’a pas de valeur en soi, les terroristes de la R.A.F. n’étaient pas des iconoclastes. Le recours à la figuration de l’action fut une arme de guerre, avec Baader l’image prend le pas sur la parole. La modernité du terrorisme allemand réside précisément dans son utilisation des médias. Véritables caisses de résonance lors des enlèvements de Lorenz et Schleyer, les télévisions allemandes diffusèrent les films vidéo de ces grands bourgeois aux teints blafards, expiant leurs crimes devant la justice révolutionnaire. Conclusion des 141 pages des Pictures of the run 67-77 : Il existe bien un esthétisme terroriste. De surcroît baroque, parce qu’il se complait dans l’ostentatoire et magnifie la destruction.
La Fraction Armée Rouge n’est pas restée uniquement dans l’histoire pour l’absurdité de ses crimes. Elle y tient sa place pour avoir identifier la nature de l’époque. Son époque, celle du tout économique : Agir, s’adapter vite, tirer un maximum de profit. Pour survivre à cette accélération, pour imposer un message, pour frapper l’Etat au cœur, il fallait un puissant moyen de communication. Aussi puissant que sans scrupule.
L’image remplit la fonction.

Benjamin de Diesbach, Paris 2000