"127th @StNick"

Bourse du talent #44 Paysage / Espace / Architecture /
"127th @StNick" / NADJA GROUX / page 1
© Nadja Groux 
Looking down from high above

PURGATOIRE

Bloquée à New York pendant prés de deux ans par un accident de vie et souvent recluse chez moi, je photographiais a peu prés tout ce qui se trouvait dans mon appartement, que ce soit les petites cuillères oxydées, le linge qui trempait dans une bassine en plastique dans la salle de bain, le rideau de douche a fleurs, les reflets du soleil sur les murs….Et la vue sur la rue, en particulier  depuis une de mes fenêtres qui donne sur le croisement de la 127th rue et St Nicholas Terrace à Harlem, New York, 10027.

FENÊTRE AVEC VUE

Cette démarche a donné cette série de photos prises à peu près sous le même angle et qui représente, le centre nerveux d'une micro société capturée sur feuilles de contacts agencées sous la forme d'un story board.

L'alternance des séquences, passages, attentes, fragments de trajectoires, conversations et activités d'individus différents forment un entrelas de narratives qui convergent vers ce croisement de rues; intersection qui forme une enclave et une rupture dans le plan en échiquier de la ville, St Nicholas Terrace prenant naissance sur la 127ème rue au lieu de lui être transversale.

TECTONIQUE URBAINE ET SÉDIMENTS HUMAINS

127thST et St Nicholas Terrace, sont indiqués par des panneaux accrochés à un poteau situé à l'intersection et par une faille dans le trottoir.

Cette faille, véritable ouverture dans l'écorce terrestre, est le centre de gravité de cet endroit d'ou affleurent tels des sédiments remontés à la surface de la terre des individus pour la plupart désaffranchis, qui constituent le microcosme d'une société parallèle.

Les acteurs de cette micro-société sont les immigrés illégaux venus d'Amérique Latine, les clients de l'épicerie dominicaine qui sert de petit bar clandestin d'où l'on s'aventure parfois à boire sur le trottoir tout en cachant les bouteilles d'alcool dans ses poches, les dealers de drogue suspendus à leurs téléphones portables, les prostituées victimes de leur addiction au crack, les témoins de Jehovah venant recruter les âmes, les enfants qui jouent au milieu des street parties de l'été et les jeunes hommes noirs Américains voués à un chômage chronique, qui servent de sentinelles aux gangs locaux, et qui sont plantes en permanence aux pieds des immeubles...

L'ennui, l'attente prédominent ainsi qu'un ordre et des lois invisibles qui font que forcés à vivre ensembles, on se croise, s'évite, se rencontre ou se tolère et plus essentiellement, se surveille, au gré des liens divers et des stratégies de contrôle de l'espace; stratégies qui font la trame et l'enjeu de ce tissu urbain.En effet l'enjeu du contrôle de ce territoire et sa surveillance, sont fondamentaux, tant pour ses acteurs souterrains que pour les officiels de la planification urbaine.

Il y a ainsi a l'endroit de ce coin de rue un jeu et une déclinaison complexe de différents regards et modes de surveillance.

SÉGRÉGATION ET SURVEILLANCE

Ce quartier est une zone particulière du fait de la ségrégation sociale et spatiale couplée avec la distribution inégale des ressources et des service de la ville qui font de cet endroit une zone de non-droit visible aussi dans la détérioration des immeubles et des trottoirs, la prédominance de l'économie de la drogue, du travail non déclaré, de l'immigration clandestine et du chômage chronique. De manière plus générale, la situation de ce quartier vient s'inscrire dans le contexte des 20 dernières années marqué par une rupture dans l'évolution sociale et qui a vu l'écart entre la richesse des noirs et celle des blancs être multiplié par quatre.

Du point de vue de la surveillance policière, ce quartier est aussi une zone particulière car il est à la limite des zones de contrôle des patrouille de police de deux commissariats (precinct 26 and 28) ce qui stratégiquement en fait une zone favorable pour les vendeurs de drogue (du moins si j'en crois un de mes voisins).

Veillant a ce que ce monde parallèle reste dans un périmètre bien circonscrit, la société surveille et contrôle par le haut, armée de cameras de surveillance et d'hélicoptères de reconnaissance aérienne de la police qui patrouillent au-dessus des toits.

Nadja Groux

 

photographie.com : 2010-11-17

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