Beyond The Border

Bourse du Talent Reportage #45 /
Beyond The Border / Mathias Depardon / page 1
Les villes de Patras et Calais sont aujourd'hui deux points de chute sur la route des clandestins en Europe. Deux ports synonymes de deux fenêtres vers l'Eldorado. Ils accueillent tous les deux des centaines de migrants en situation de transit avant de rejoindre d'autres destinations. Après être passés par la Turquie, entonnoir de l'immigration en Europe, des milliers d'immigrés venus du Moyen-Orient et d'Afrique se retrouvent en Grèce sans opportunités réelles depuis la crise économique que subi le pays.

 

Mathias Depardon 
Mathias Depardon 
Le cul-de-sac de Patras (Grèce) résume l'échec de la politique migratoire européenne. En 2009, le bidonville de maisonnettes en carton qui s'était constitué près du port hébergeait jusqu'à 1.800 Afghans. Trop visible, ce camp de réfugiés a été rasé et brûlé. Une « jungle » s'est reconstituée un peu plus loin. Le durcissement des mesures policières rend généralement la traversée d'une frontière plus délicate et plus coûteuse, et sédentarise des migrants qui ne voudraient être que de passage. Il renforce les trafiquants d'être humains qui se professionnalisent. Les réseaux se jouent des contrôles. La Grèce ne fait pourtant pas grand-chose pour retenir les migrants. Les mauvais traitements dans les zones frontalières ont été dénoncés dans tous les rapports d'ONG, du Conseil de l'Europe et du HCR... Le système d'asile est en faillite. Plus de 52.000 dossiers sont en attente d'examen et seront dans plus de 99%  des cas rejetés. Enfin, le pays cède de plus en plus à la xénophobie et au rejet des immigrés. Les agressions racistes ou les descentes de skinheads se sont multipliées. Médecins du Monde a manifesté, « son inquiétude face à la multiplication des agressions racistes par des citoyens indignés, contre des immigrés de n'importe quel âge ou sexe ». Qadir, un Afghan qui travaillait comme interprète pour Médecins du Monde a été lynché en septembre à coups de barres de fer par une vingtaine d'habitants d'un quartier d'Athènes.
« La Grèce, c'est pas l'Europe, y a pas de droits de l'homme. Il faut partir d'ici », gémit Mahmood, un Afghan de 25 ans, qui fait les cent pas le long des grilles du port de Patras. Partir ? Le terminal de ferries, à l'Ouest de la Grèce est le principal point de passage vers l'Italie. Toute la zone portuaire est un camp retranché, qui contient à grand-peine les intrusions de milliers de clandestins chaque année. Sur la route, aux feux rouges, des jeunes afghans se jettent sous les camions, s'accrochent aux essieux, se glissent dans les remorques, jouent au chat et à la souris avec les chauffeurs excédés. La plupart des migrants sont débusqués à l'entrée du bateau et jetés de l'autre côté des grilles. Certains échappent aux contrôles et posent le pied en Italie. « Je suis arrivé quatre fois jusqu'en Angleterre, raconte l'un d'eux. A chaque fois, j'ai été renvoyé. Je connais toute la route, Bari, Rome, Vintimille, Nice, Paris gare de l'Est et Calais ». Conséquence de la convention de Dublin, c'est le pays par lequel le migrant est entré dans la zone Schengen qui doit le prendre en charge. La Grèce est donc condamnée à accueillir 90% des nouveaux entrants, mais aussi les clandestins que le reste de l'UE lui renvoie. Pour la soulager, de rares pays, comme la Suède et la Belgique ont suspendu ces expulsions.

Quand Patras est le lieu de depart de la Grèce vers l'Italie, Calais, port du nord de la France, est lui le point de chute entre la France et l'Angleterre, lieu et destination finale de beaucoup d'immigrés en provenance du Moyen-Orient et d'Afrique de l'ouest. Venant  d'Afghanistan, de Somalie et ou encore de l'Erythree ils échappent à la guerre et à la misère qui agitent leur pays depuis des décennies. En 2002, lorsque l'ancien ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy a fermé les portes du centre de la Croix-Rouge à Sangatte, les migrants ont commencé à camper dans les rues et des squats mais aussi dans les dunes de sable et les buissons d'épines de Calais, dans un endroit portant le nom de « la Jungle ». Le camp a été mis en place par la communauté Pachtounes il y a maintenant plus de 5 ans.  C'est à cette periode que la guerre en Afghanistan a conduit des milliers de migrants vers l'Angleterre.

En France le déménagement de la Jungle en septembre 2009 avait essentiellement pour but d'éteindre un conflit qui concerne l'immigration entre la France et la Grande-Bretagne. La plupart des deux cents cinquante immigrés  ont été arrêtés avant de séjourner dans un centre de rétention près de Lille dont la durée de détention maximale est de 32 jours, avant d'avoir été libérés. Depuis, la plupart d'entre eux sont retournés à Calais. Certains migrants ont abandonné l'idée d'aller en Angleterre et ont fait des demandes d'asile en France. En attendant, les migrants continuent à séjourner dans les squats de Calais et aux abords des dunes et du port de Calais. Mais pour la plupart d'entre eux, la traversée de la Manche est la seule motivation et l'objectif final. Le port est comme une forteresse, et le seul moyen de passer est de se cacher dans l'un des milliers de camions qui monteront éventuellement à bord d'un ferry, ou passeront par « l'Eurotunnel ».

Certains d'entre eux tentent l'aventure chaque nuit jusqu'à ce qu'ils rejoingnent les côtes anglaises. En attendant, ils restent dans le port de Calais et dans la forêt jusqu'à la prochaine tentative. Passer la Manche. Rêver d'une vie meilleure.

Mathias Depardon 

photographie.com : 2011-03-10

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