"Les Mains Bleues"

Bourse du Talent Reportage #45 /
"Les Mains Bleues" / Philippe Leroux / page 1
Cyril est Thanatopracteur, du grec Thanatos, mort. Son métier consiste à faire les soins de conservation aux morts. Cette méthode permet de retarder la décomposition des chairs, des cadavres, par des techniques d'embaumement.

 

Philippe Leroux 
Mon projet est de suivre Cyril dans son travail au quotidien, pendant une année, de l'accompagner dans ses déplacements : les hospices, les morgues des hôpitaux, les funérariums, chez les particuliers, etc., et ainsi réaliser un travail photographique sur le corps mort à travers l'acte thanatopraxique.

L'humain est omniprésent, il est partout, il occupe l'espace, se l'approprie, le transforme. Les mains de l'homme et dans leur prolongement les outils, façonnent, détournent, construisent. La nature, les êtres vivants, les objets, son prochain, en portent les stigmates, les traces, les cicatrices.

La mort n'échappe pas à sa main-outil, à sa volonté de lui attribuer un masque pour mieux l'apprivoiser, la remodeler à l'image du vivant, « la dernière image », celle qui épargne, celle qui doit rester dans les mémoires, exempte de toute rupture visuelle avec ce qui a été.

L'acte thanatopraxique participe à une forme d'objectivation de la mort, à sa façon il contribue à culturaliser le corps mort.
"Le rite funéraire est un rite d'oblation (visant la séparation) mais ne se réalise pas sans une première phase de "retenue du mort" écrit Julien Bernard. Les soins de conservation participent à cette étape, avec les veillées, jusqu'à la cérémonie qui scelle la coupure entre le défunt et les vivants.

Sujet tabou. La mort effraie tout autant que le "croque-mort", sa réalité « est évincée de la scène sociale et cette tendance constitue le symptôme d'une sorte de maladie de la société », «  une société thanatophobe est une société mortifère » résume Louis Vincent-Thomas.

J'ai fait le choix d'une procédure photographique fragmentée, serrée, par obligation (respect des familles et de l'anonymat des personnes décédées) mais aussi pour ne pas produire du simple constat, du portrait post-mortem.

Cyril, dans l'exercice de sa profession, remplit une mission fondamentale, il participe au soutien des personnes endeuillées, son intervention peut permettre à des familles "d'accompagner" leurs proches dignement.

Il est l'homme de l'ombre aux mains bleues. Point de danse macabre, mais un ballet ganté, maîtrisé, une chorégraphie des chairs, précise, plastique. Pour la mémoire des survivants ?

Pierre Jourde écrit dans Paradis Noirs : « Il nous reste toute la nuit pour boire, pour parler, pour être ensemble, pour évoquer les morts et les oubliés, afin de les faire entrer, avec nous dans la chaleur du présent et l'amitié des vivants. ». Encore la mémoire.

Alors l'image, du défunt, celle de l'être chéri, qui repose sur son lit de mort, n'est certainement pas la dernière.

 

photographie.com : 2011-03-11

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