Attrition, la nouvelle série du jeune photographe Thomas Devaux a obtenu la Bourse du Talent #46 Mode. Elégante et émouvante, la série met en scène les égéries de la mode mondiale, et la destruction de leur perfection sous la force créative du photographe devenu peintre et spécialiste de la lithographie. Né en 1980 à Marcq-en-Baroeul, Thomas Devaux obtient sa licence en Arts du Spectacle à Paris en 2003. L’artiste est présent sur des centaines de défilés de mode chaque année pour le magazine et télévision Fashion Insider, et prépare actuellement sa première exposition personnelle à la Galerie Gabriel & Gabriel à Paris.
Thomas Devaux, Attrition
Photographie.com : Premières réactions après avoir remporté la Bourse du Talent ?
Thomas Devaux : J'aime ce prix parce que ce n’est pas vraiment que mode, c’est beaucoup plus large que ça, et on sent qu’il y a une interrogation sur ce qu’est la photo de mode. J’avais participé à celui de Picto, et ils ne m’avaient pas fait gagner, ils m’avaient dit que j’étais parmi les finalistes et ils ont hésité, mais ils ne m’ont pas choisi parce que je ne mettais pas assez en valeur le vêtement, parce que je l’efface et surtout je le redessine trop. Alors que dans la Bourse du Talent, on sent qu’on n’est pas juste dans la mise en valeur du vêtement, on est dans une interrogation de ce que peut être la photo de mode, jusqu’où elle va, jusqu’où elle va aller, et c’est ça qui m’intéresse. Et du coup je pense que mon travail est intéressant là-dessus, sur la limite de ce qu’une photo de mode peut être.
Photographie.com : On pourrait croire que le monde de la mode à peur, en quelque sorte, de votre travail. Pourquoi ?
Thomas Devaux : Parce que moi j’efface les vêtements, j’efface les personnages, je les duplique, je les mets face à eux-mêmes. Je les mets aussi dans des angoisses, et l’angoisse n’a normalement pas de place dans une photo de mode : la photo de mode est une photo de marketing pour vendre des objets et tout est fait pour vendre, pour donner envie aux femmes et aux hommes d’acheter. Moi je peux faire peur aux personnes en mettant des visages qui sont pour certains détruits, morbides, alors que pour moi ce l’est pas. Je suis déjà passé par des vraies photographies de mode il y a trois ou quatre ans, donc je sais ce que c’est que des photos de mode, et j’en avais marre, je voulais faire autre chose. J’ai fait aussi dans mon travail des collages où j’explosais les personnages, je recomposais des corps presque surréalistes, et j’avais envie de retrouver ça dans mon travail de mode.
Photographie.com : Pourquoi ce besoin, que l’on ressent chez vous, d’être dans la mode et de ne pas l’être ?
Thomas Devaux : Il faut pas oublier qu’à la base, je travaille dans la mode et je passe énormément de temps dans le back stage des défilés, on en fait 500 par ans dans le monde entier. Quand vous êtes photographe là-dedans, vous êtes face aux plus belles femmes du monde - c’est Paris, Milan, des fashion week comme ça… Vous êtes donc obligé de faire quelque chose avec tout ça, ce n’est pas possible de passer à côté. On me qualifie de photographe de mode parce que c’est mon métier, et cette série est encore proche d’une vision de la mode. Mais je ne me considère pas un photographe de mode, et je ne souhaite pas le rester. Je sais que je vais travailler encore longtemps dans la mode parce que ça me plaît, mais mon travail plus artistique va se diriger vers des photos qui seront vraiment loin de la mode.
Photographie.com : Visuellement, votre série Attrition se rapproche de la lithographie ou la peinture. Comment êtes-vous arrivé sur cette voie artistique ?
Thomas Devaux : Il y a une dizaine d’années, j’ai fait une formation de cinéma à l’université, et j’ai suivi un apprentissage de l’art en général. À cette époque-là, je faisais des peintures, des choses comme ça, mais ce n’était pas extraordinaire. Il y a six ans j’ai commencé à faire des collages et là ça a commencé, pour moi et pour d’autres personnes, à être plus intéressant. J’utilisais des vieux livres en noir et blanc, des livres qui sont proches de la lithographie, ou ce qui s’appelle l’héliographie ; et dans ce travail-là, j’ai crée des personnages qui sont proches des anges, des démons, proches d’un univers un peu mystique, christique, et en même temps des personnages avec des énergies très puissantes. Et ces personnages puissants, j’ai essayé aussi de les avoir dans les photos que je fais maintenant.
Photographie.com : Plus précisément, comment avez-vous réalisé les images de cette série ? Et comment avez-vous choisi le titre ?
Thomas Devaux : Mon nouveau travail s’appelle Attrition parce que c’est un mot qui a beaucoup résonné chez moi. Au début, je voulais l’appeler Usure, mais j’ai essayé de faire une traduction de texte avec un ami, et il m’avait dit qu’il arrivait pas à le traduire. Après il a trouvé comme synonyme le mot attrition, on a regardé la définition. Dans la religion, le mot s'associe avec la personne qui a peur du châtiment, et qui veut se faire pardonner. En médecine, on appelle aussi attrition la destruction de la matière organique par frottement, ce qui est très cohérent avec ce que je fais. Dans mon travail, j’efface les gens, je les prends en back stage - on pense souvent que c’est du studio mais ce n’est que du back stage -, je photographie aussi les personnes qui passent derrière, les mains sur mes personnages, qui sont souvent des mains de coiffeuse, ou des mains de maquilleuse. Après, je peux enlever la main, ou en rajouter, et je peux surtout utiliser plusieurs visages pour en faire un, je peux utiliser un visage que je mets avec une robe que j’ai prise quand j’étais dans un autre pays, et je peux prendre une oreille d’une fille, la mettre sur une autre, la déformer, je m’amuse et je n’ai aucune limite. Avec les logiciels de maintenant, et je suis surpris de voir à quel point on peut tout faire, c’est vraiment incroyable.
Photographie.com : Votre série Attrition sera présentée bientôt à la galerie Gabriel & Gabriel, vous publiez aussi un livre… On a l’impression que vous avez déjà une certaine notoriété. Quel est le rôle du prix de la Bourse du Talent dans votre carrière?
Thomas Devaux : Il est vrai que depuis six mois, j’ai vraiment passé un cap : j’ai trouvé une galerie, ils sortent une monographie qu’ils vont vendre dans les librairies, j’ai eu des articles dans Connaissance des arts, l’Express, dans le magazine Eyemazing, où j’ai huit pages ce mois-ci. Ça avance très vite, et un concours comme ça, c’est important pour moi parce que c’est un moyen encore une fois de se faire connaître, c’est quelque chose qui vous rassure, de savoir que des professionnels jugent votre travail intéressant. Ça fait très aussi plaisir, parce que c’est le deuxième prix auquel je participe : le premier je l’ai raté de peu, et celui-là je l’ai eu. Je sais aussi que je serai à la BnF et j’en suis très content, pour un photographe, c’est vraiment bien.
Photographie.com: A quoi ressemblera le prochain projet de Thomas Devaux?
Je ne peux pas parler de mon prochain projet, c’est un sujet qui est vraiment très dur, et qui touche les enfants et la mort, c’est vraiment particulier, très complexe. C’est peut être un projet qui me prendra plus de deux mois, ça fait déjà quatre ans que je l’ai en tête. Je ne pouvais pas le faire avant, mais maintenant c’est possible parce que j’ai progressé énormément dans la retouche. Mais ma série Attrition en noir en blanc n'est pas du tout finie, j’ai plein d’idées, je n'en suis qu'au début.
Propos recueillis par Roxana Traista