Manoocher Deghati, du conflit israélo-palestinien à lhôpital
de guerre des Invalides. Lendroit et les revers de la guerre.
Propos surlengagement des photographes de guerre et sur la photographie,
arme privilégiée contre lignorance.
interview Sylvie Huet portrait Luc Quelin
portrait de Manoocher Deghati
Manoocher Deghati, grand reporter de guerre pendant 10 ans, pour Sipa, puis lAFP, a été «sorti» de lactualité par une balle pendant quil couvrait le conflit israélo-palestinien. Immobilisé depuis à lhôpital militaire des Invalides, lobservation méthodique des pensionnaires du lieu le met face à lautre réalité de la guerre et il décide de les photographier. Un reportage peu commun où se côtoient lHistoire révolue, celle des combattants de 14-18 et de la seconde guerre, en même temps que lhistoire en train de se faire, celle des casques bleus de Sarajevo, combattants sans armes dun des derniers conflits.
Depuis quand es-tu hospitalisé aux Invalides ?
Laccident a eu lieu en septembre 96 et je suis arrivé ici le mois suivant.
L«accident» a eu lieu pendant le conflit israélo-palestinien ?
Cétait quelques mois après larrivée de Netanyaou au pouvoir en Israël, il y avait beaucoup de tensions parce que tout le monde voyait quavec lui le processus de paix ne fonctionnait pas bien. Israéliens et Palestiniens sétaient mis daccord pour fermer un tunnel historique à côté de la Mosquée. Les Israéliens ont rouvert le tunnel aux touristes sans lautorisation des Palestiniens qui sont descendus dans la rue pour protester ; il y a eu trois jours de manifestations violentes et les Israéliens ont commencé à tirer des balles réelles sur les Palestiniens qui, à leur tour, ont commencé à tirer des cailloux et le troisième jour, cest à dire le 21 septembre, jour où jai été blessé, la police palestinienne a commencé aussi à tirer sur les Israéliens. La manif sest transformée en vraie guerre, il y eu quatre-vingt morts et mille cinq cents blessés. Ce jour-là, jai été visé par un tueur israélien. Je nai pas été le seul, il y a eu douze photographes et cameramen blessés pendant les trois jours, les Israéliens tiraient systématiquement sur les journalistes armés dun appareil photo.
Tu es dans un hôpital réservé aux invalides de guerre ; un photographe reporter qui choisit dêtre sur les lieux des conflits se sent-il un combattant ?
En fait, je suis amené, en couvrant un conflit, à vivre sur le
terrain avec les militaires. On les photographie et on a une relation
avec eux, malgré soi. Moi, jai toujours été antimilitariste,
cest la raison pour laquelle jai choisi de montrer les atrocités
humaines qui en découlent avec mon appareil.
Cest une arme assez puissante, témoin vivant de tout ce qui se
passe. La meilleure preuve, cest que les dirigeants des régimes
totalitaires ne laiment pas vraiment. On a toujours été la cible
de ces régimes, au Salvador et ailleurs.
Dans quels pays en particulier tes-tu senti une cible ?
Dabord dans mon propre pays, lIran, et là cétait encore pire parce que jétais Iranien. A un certain moment, lIran était fermé aux journalistes étrangers, et moi, malgré toutes les censures, toutes les pressions qui existaient, je pouvais quand-même travailler dans des situations très délicates, couvrir la guerre civile, la guerre Iran-Irak qui était dangereuse, mais le plus grand danger pour moi, plus que la guerre elle-même, cétait lAutorité. Je savais quils pouvaient méliminer quand ils voulaient, comme ils voulaient. Cest pour cette raison que jai dû, en 1984, partir en exil. Jai été le dernier photographe iranien à rester jusquà lextrême limite en risquant beaucoup.
Est-ce-quon tavait menacé ?
On ma accusé plusieurs fois dêtre espion, de travailler pour létranger et finalement, les derniers temps, des amis mont averti quil était grand temps de partir si je tenais à garder ma tête ! Un autre pays qui a été très dangereux pour les journalistes, cest le Salvador. Là, le gouvernement nous accusait de participer aux guerillas, ils en ont tué plusieurs pour cette raison, bien visés : des Anglais, des Français, parce que nous représentions une menace directe pour leur régime.
Cétait très ambigu comme situation parce que dun côté on vous autorisait à rentrer dans le pays et une fois que vous étiez dans les lieux
Cétait pour donner une image démocratique du pays. On accepte tout le monde, et on liquide pour dissuader les prochains de rentrer.
Que sest-il passé pour toi ?
Moi, je suis resté parce que jétais responsable des régions dAmérique centrale pour lAFP et à ce moment-là, je voyageais fréquemment au Salvador. Après quatre ans, je suis parti.
Parmi tous les pays où tu es allé, quels sont ceux où tu tes senti le plus libre de faire ton travail ?
Il y a parfois des ambiguités dans un même pays : tu peux avoir
été empêché par les autorités de photographier et en même temps
circuler très librement. Ca change évidemment dun pays à lautre.
Au Salvador, par exemple, malgré tous les dangers, tu pouvais
prendre une voiture et aller chercher les guerrilleros dans la
montagne
De toute façon, il faut des autorisations des deux côtés.
Dabord un visa pour entrer dans le pays, lautorisation des militaires
de travailler en tant que journaliste, mais aussi celles des guerrilleros.
Normalement, tu prends tous ces contacts en dehors du pays, avant
darriver, pour éviter de tomber dans des pièges.
Un des conflits les plus difficiles et les plus dangereux pour
moi a quand-même été le conflit yougoslave. Pris dans un conflit
ethnique avec un nom musulman, au danger de la guerre tout court
sajoutait la menace des Serbes. En août-septembre 93, jai été
obligé, à cause de cela, de rester dans Sarajevo encerclée pendant
six semaines. A un barrage, jaurais été liquidé automatiquement.
Pour toi, la photographie peut changer le cours de lHistoire ?
Je lai toujours cru et je reste militant, parce que la photographie est un document irréfutable. Il faut, de la part du photographe, un engagement. On ne choisit pas daller au Salvador pour gagner de largent, il faut un motif plus profond. Jai commencé cette action dans mon propre pays, parce que la révolution iranienne était un événement marquant pour lHistoire. Cétait pour moi le moment de montrer au monde les atrocités et linjustice de ce régime qui commençait à détruire un peuple entier. Je ne me suis jamais arrêté ensuite. Je suis allé en Afrique, en Amérique centrale, en Yougoslavie, partout où je pensais pouvoir jouer un rôle dinformateur. Je crois à la force de limage : le conflit yougoslave a duré des mois et des mois. On savait quon était en train déliminer les civils, de massacrer, mais tant quon na pas vu les images des camps de concentration, personne na vraiment bougé. Cest limage qui a joué le rôle de révélateur et qui a provoqué un début de réaction dans lopinion mondiale.
En dehors de cet exemple très probant, quelles photos ont été assez fortes pour modifier lopinion publique ? Parmi les tiennes plus précisément ?
Parmi les miennes, il y a eu celles des enfants dIran-Irak : ils partaient au front à huit-dix ans, et étaient éliminés tout de suite. Elles ont été publiées un peu partout dans le monde. En Iran, jai photographié une exécution de femmes par pendaison dans la rue. Si on pense au Vietnam, la photo de cette petite fille qui court sur la route a eu un impact incroyable, dans le public américain dabord, puis dans le public mondial.
Limage photographique, à lépoque, comptait peut-être plus que linformation télévisée. Quen est-il aujourdhui ?
Aujourdhui, le danger réel pour la photographie, cest la politique de désinformation qui se cache derrière les magazines. LExemple parfait, on la eu à loccasion de laccident de Diana : la télé na pas été là pour témoigner, il ny a eu que des photos, mais ces photos ont fait la une des magazines du monde entier pendant des mois et des mois. Dans le même temps, il y avait des centaines dassassinats en Algérie dont on ne parlait pas. Ca montre la sale politique qui existe au sein de la presse ; cest une façon comme une autre de manipuler lopinion occidentale. On préfère la laisser à lécart de la vérité !
Est-ce-que ce nest pas aussi une question dargent ? On paie un million de dollars une photo de Diana, mais ça rapporte peut-être plus quune photo des assassinats en Algérie ?
On paie très cher des photos de conflits aussi, cest plutôt une politique de lignorance. Et le public regarde ce quon lui montre, cest comme dans un restaurant où les gens mangent ce quon leur donne, même si cest mauvais. Les moyens technologiques et la façon de montrer les choses ont changé aussi : on fait moins de reportages de fond parce que les journaux ne les prennent plus. Avant, on nous laissait partir un mois, deux mois pour un sujet, maintenant, cest un ou deux jours. Ce ne sont pas les photographes qui changent, nous avons toujours les mêmes motivations.
Est-ce-quInternet, alors, qui permet une circulation plus libre des images et des idées pourrait changer cet état de fait, supprimer les intermédiares ?
Je ne sais pas si ça peut changer profondément mais cest un début pour casser ces monopoles. Les gens, surtout les jeunes, vont passer plus de temps devant leurs écrans dordinateurs que devant la télé, et ça finira par avoir un effet bénéfique sur leur capacité à critiquer. Ils pourront faire des choix.
Jai toujours envie de demander à un reporter de guerre sil éprouve une fascination devant elle ?
Ce qui est fascinant, cest cette sensation que tu as que lHistoire est en train de se faire devant toi, fascinant aussi le rôle que tu as à jouer dans cette Histoire, un rôle de témoin privilégié qui a le devoir de témoigner, qui peut entrer de plain-pied dans la situation, mais qui peut en sortir aussi pour montrer aux autres. Cest ça la fascination, elle nest pas dans les images que lon a devant soi qui sont atroces. Quand je pense à la poignée de main dArafat, cest une page de lHistoire mondiale que jai vécue en direct, cest la même chose. La photo de larrivée dArafat à Gaza, après vingt-huit ans dexil et les gens qui le soulèvent quand il entre en est une autre.
Tu es « sorti » cette fois-ci du conflit malgré toi. Est-ce-que ton « accident » remet tes convictions en cause ?
Je nai pas changé. On est toujours préparé à cette éventualité de laccident. Personne ne ma jamais obligé à faire ce travail, je nai donc pas de pitié pour moi, je me questionne néanmoins toujours sur les circonstances dans lesquelles jai été blessé. Je sais que quelquun a tiré volontairement sur moi, ça fait mal, un peu ! Mais dans tous les endroits où je suis allé, jaurais pu mattendre à dix fois pire que ça.
Est-ce-que ces mois dimmobilisation forcée tont donné une réflexion nouvelle sur toutes ces questions ?
Je vais repartir, mais peut-être dune autre façon. Jai toujours couvert lactualité pure, jai envie maintenant de travailler plus en profondeur, de faire des enquêtes, mais pas forcément sur des lieux brûlants. Ce que jai appris de mon hospitalisation, cest quil ne faut pas forcément aller loin pour trouver des sujets qui peuvent avoir le même impact que la couverture dune guerre.
Cest ce sujet qui sest offert à tes yeux ici, aux Invalides, malgré toi, plus que les mois dhospitalisation, qui a déclenché ça ? Finalement la guerre ta montré son envers mais ne ta pas « eu ». Un reporter reste un reporter, où quil soit !
Jétais là, je navais pas le choix, et jai compris quil y avait un travail de reportage passionnant à faire. Ce qui est intéressant, cest que jai rencontré et photographié un personnage centenaire, qui a été acteur de lHistoire passée, et le dernier blessé rentré du Congo il y a un mois, très jeune, un casque bleu qui a été amputé, qui rentrait de Yougoslavie, et entre tout ça, il y a toutes les guerres auxquelles la France a participé, Algérie, Indochine..., avec au moins un ou deux représentants de chacune dentre elles. Cest une autre face de lhistoire que jai loccasion de montrer.