Pour une septième saison photographique sous la direction de Gilles Mora, le Pavillon Populaire de la Ville de Montpellier présente un remarquable décryptage de l’identité suisse. Pour Peter Pfrunder, directeur de Fotostiftung Schweiz et commissaire de l’exposition, la transformation depuis une trentaine d’années d’une Suisse rurale et bucolique vers un pays urbain se reflète, au delà des clichés, dans sa photographie.

Edition P.Z (Photochrom) «Obersee und Brünnelistock, vers 1900» © Collection Fotostiftung Schweiz
Comment l’image d’une Suisse de paysages montagneux et de glaciers de toute beauté, préservée au cœur de l’Europe, subsiste-t-elle toujours dans notre imaginaire, alors que les trois-quarts de la population vivent en ville et les infrastructures ont conquis tous les zones vertes ? Le stéréotype d’une Suisse idyllique et pastorale construit depuis le 19è siècle, avec l’aide de ses plus grands photographes, n’incarne plus la réalité. En confrontant ces deux aspects dans l’exposition « Adieu la Suisse ! », Peter Pfrunder démontre la construction et la déconstruction d’un mythe. La photographie invoquée par le directeur de la Fondation Suisse pour la photographie à Winterthur traverse les mutations d’une recherche profondément documentaire pour investir les champs de l’art contemporain.

«Danse en ligne, les Marécottes, Valais 2005» © Yann Gross
« La Suisse, c'est la montagne »
L'image d'une Suisse paradisiaque, où la nature a tous ses droits, est née il y a plusieurs siècles sous l'impulsion d'un grand nombre de peintres, écrivains ou philosophes. À la fin du 18e siècle, Jean-Jacques Rousseau fait déjà l'éloge d'un paysage harmonieux dans son roman Julie ou la Nouvelle Héloïse. Dès la fin du 19e siècle, la photographie rejoint les autres domaines artistiques dans la création de ce que allait devenir une idéologie nationale. Selon Peter Pfrunder, "la photographie a joué un rôle important dans la construction de cet autoportrait. Durant des décennies - et encore largement au cours du 20ème siècle - la plupart des photographes se consacraient aux milieux ruraux traditionnels, s’efforçant de toujours ajouter de nouvelles facettes à la splendeur des paysages." Pour accroitre le potentiel touristique du pays, ou pour participer à la "défense spirituelle du pays" face à l'ennemi allemand pendant la deuxième guerre mondiale, des photographes comme Albert Steiner, Theo Frey ou Jacok Tuggener - dont les oeuvres les plus marquantes sont exposées au Pavillon Populaire -, ont contribué à renforcer l'image d'un paysage suisse rurale et intacte dans la conscience collective suisse et pas seulement.

Jules Spinatsch «Snow Management, Unit APG, Lauberhorn 2004» © Jules Spinatsch
La fin d'un mythe
Aujourd'hui, "l'image de la Suisse rurale n'existe plus que dans les têtes," affirme Peter Pfrunder. Selon les statistiques, le pays perd à chaque seconde un mètre carré de zone verte, ou l'équivalent de dix terrains de football terrain vierge par jour, au profit des constructions ou des infrastructures urbaines. Ce sont les années 80 qui marquent le début de la dé-construction du mythe, grâce à une nouvelle génération de photographes prêtes à sonder la réalité de leur pays au-delà de ses aspects superficiels. "Soudain, le non spectaculaire, le trivial et le déconcertant deviennent photogéniques," explique Peter Pfrunder. "La construction urbaine devient elle aussi un thème à traiter, de même que les côtes des moins esthétiques des installations industrielles."
Les regards des six photographes et du vidéaste contemporains exposés au Pavillon Populaire nous font découvrir un pays urbain où les zones naturelles font désormais office de parc d'attractions. Le photographe Nicolas Faure, l'un des premiers à avoir changé sa vision sur la Suisse, présente une magnifique série dédiée aux autoroutes suisses, et pose la question de l'identité suisse. Jean-Luc Cramatte nous amène quant à lui à l'intérieur des bureaux de poste de la Suisse Romande, symbole du changement inéluctable. Le parcours imaginé par les organisateurs, qui marque une très belle utilisation des lieux, met également en valeur le travail de Martin Stollenwerk, qui explore le réseau des gares suisses.
L’ensemble des tirages exposés - hormis l'installation vidéo d'Erich Busslinger, Inland-Archiv, 2003 - font partie de la collection de la Fondation Suisse pour la photographie, Winterthur, et du fonds Jakob Tuggener déposé à la Fondation suisse pour la Photographie. L’exposition sera visible à Winterthur près de Zurich en juin 2013.
Didier de Faÿs et Roxana Traista
17/01/2013

Nicolas Faure «Versoix GE, février 2012» © Nicolas Faure
Un catalogue accompagne l'exposition : « Adieu la Suisse ! ». Textes de Peter PFRUNDER. Editions Hazan - Novembre 2012