Il n'en finit pas de rebondir, Martial Cherrier, et il semble qu'il n'entend pas cesser d'évoluer ni de devenir. Six ans après l'accueil qu'elle lui avait en sa Vitrine, la Maison Européenne lui déroule les deux ailes d'un niveau entier de l'Hôtel Hénault de Cantrobe, juste autant que l'espace offert au même moment à Joel Meyerowitz. Cette première rétrospective qui attire un large public dépasse d'une dimension celle du photographe américain: en même temps que la progression l'œuvre, le visiteur parcourt l'évolution du corps de l'artiste lui-même.

Martial Cherrier
L'affaire remonte à l'adolescence d'un apprenti boulanger-pâtissier peu content de son allure maigrichonne et qui décide de se fabriquer en salle de musculation un corps d'athlète. Chose faite et bien faite, l'effort mène à la gloire. Champion de Body Building au concours Mister Los Angeles de 1994, Champion de France en 1997, Cherrier décide la même année d'arrêter la compétition pour faire de son apparence le champ de l'artiste qu'il est déjà. Car le matériau existe : aux revues demandeuses de photographies, Martial Cherrier avait pris le parti d'envoyer des autoportraits. Ces premières images commencent l'exposition avec les magnifiques tirages noir et blanc de "Body Fluid" de la courte période 1998-1999.

Martial Cherrier
Dans une belle foulée, la section "Foods or Drugs", montrée en 2001 à Paris, Londres et Budapest développe jusqu'en 2003 un réquisitoire esthétique où la silhouette triomphante de l'athlète joue en filigrane avec les notices de pilules et d'ampoules promettant une musculature de statues de stades : l'athlète un temps narcisse prend ses distances avec les potions magiques. "Fly or Dye", la jolie série conceptuelle voit le corps triomphant crucifié sur l'envergure soyeuse d'ailes de papillons épinglés dans des coffrets vitrés d'entomologiste, elle fait aussi en 2007 l'objet d'une première installation à la MEP.

Martial Cherrier
A six ans de distance, la présente rétrospective confirme l'ancrage de Cherrier dans l'univers de l'art contemporain, avec trois séries distinctes, signes d'une production inventive et féconde. Jouant des attentats du temps, les "Corps Sinistrés", images de Cherrier culturiste arrachées aux moisissures aléatoires d'une cave n'annoncent en rien les "Mask Therapy", sculptures ovales et androïdes nées des souvenirs de l'apprenti faiseur de friandises et du consommateur d'anabolisants. Ces visages doux-amers, tragi-comiques entourent en frise l'ultime installation d'"Etat d'urgence" de 2013, où Charrier suspend les tirages de son corps sans tête et cuisses en l'air comme le font aux abattoirs les équarrisseurs avec leurs pièces de viande. Il y a là-dedans du Mapplethorpe et aussi du Bacon, Cherrier c'est aussi cela, fusionner la matière et l'esprit pour produire une œuvre neuve, foncièrement originale, comme la chrysalide accouche du papillon.
Hervé Le Goff
Martial Cherrier. Etat d'urgence. Maison Européenne de la photogaphie, 5/7, rue de Fourcy, 75004 PARIS, jusqu'au 7 avril 2013
Marial Cherrier expose également à la Galerie du Passage, 20 galerie Véro-Dodat, 75001 PARIS, jusqu'au 13 mars.