« En se desséchant à l'air libre le collodion, s'il est étalé en surface, donne naissance a une membrane mince, légère et transparente, inerte et sans propriété irritante, insoluble dans 1'eau, souple et rétractile, adhérente aux tissus sous-jacents (pourvu qu'ils ne soient ni gras ni humides) sur lesquels elle exerce une constriction plus on moins énergique, imperméable et dont la ténacité est si grande que le sang, la suppuration et l'humidité même des cataplasmes, tout en la diminuant, ne la font pas cesser d une façon complète. »
Définition de l'emploi du collodion en chirurgie, Dictionnaire Encyclopédique des Sciences Médicales de 1864.
On ne le dira jamais assez, le vêtement entretient un lien organique avec celui qui le porte. Il l'exprime, il le protège, il porte la marque de son existence. Dans le cadre du Women Skin Project, j'ai décidé d'utiliser le vêtement pour exprimer quelque chose qui n'était pas toujours de l'ordre du dicible.
Le Women Skin Project a débuté il y a un an et demi, par un travail de parole et d'image. L'idée était de trouver un autre moyen de témoigner pour les femmes qui travaillaient avec moi. Toutes, elles avaient traversé des agressions sexuelles, parfois des violences conjugales, et elles avaient accepté de collaborer avec moi pour l'exprimer d'une autre manière. Nous avons réfléchi ensemble, pendant environ huit mois, sur la manière de construire une forme de photo-reportage qui ne montrerait pas de visage, et qui mettrait en jeu, dans ses caractéristiques mêmes, les notions de pudeur, de peau, de marque imprimée sur l'épiderme, mais aussi d'une possible reconstruction de l'humain.
Mes sujets étaient toutes très jeunes – mon âge, dans la vingtaine – et elles avaient toutes pour point commun deux choses : les épreuves traversées, et leurs incroyables personnalités. Elles étaient de ces personnes qui exhalaient tout, sauf de la faiblesse ; rieuses, fortes, résolues, elles avaient traversé leurs traumatismes, avaient appris à les intégrer dans leur parcours de vie, et s'étaient reconstruites. Toutes me dirent la même chose : elles avaient tenté de porter plainte, sans succès, et avaient dû trouver de l'aide ailleurs – en elles-mêmes, le plus souvent. Elles me racontèrent aussi quelque chose de très particulier : que les personnes qui les rencontraient, souvent, et leur famille y compris, ne les croyaient pas, parce qu'elles allaient “trop bien”.
Ce projet devait permettre de montrer de ces femmes ce qu'on y oublie trop souvent : une force extraordinaire. Les efforts des associations et du gouvernement pour faire entendre la voix, la souffrance des victimes sont absolument fondamentaux ; mais mes modèles exprimaient aussi la peur que ce discours puisse parfois être sur-assimilé, et que l'idée de guérir en devienne impossible. Le magazine Causette le soulignait parfaitement, à l'occasion de l'affaire DSK : le statut de victime est non-réversible. J'ai donc commencé à travailler avec mes modèles, afin d'élaborer avec elles leurs portraits : nous voulions montrer comment elles avaient réussi à se reconstruire (à travers leur amour de la musique, de l'art, ou par l'amour tout simplement, ou encore, par elles-mêmes, uniquement) ; montrer en n'oubliant pas, dans la possibilité de la reconstruction, l'importance de la parole des victimes, et de la souffrance qu'il faut traverser avant d'être capable de vivre à nouveau.
Ce qui m'intéressait, je l'ai trouvé dans la photographie de La chemise de l'Empereur Maximilien du Mexique après son exécution, qui date de 1867. On ne voyait rien de la violence de la mort donnée : simplement une chemise un peu trouée, un peu tachée. Le potentiel émotif de cette photographie était énorme. Et j'ai pensé à un autre de mes modèles : une jeune femme frêle, musicienne incroyable, qui portait tous les jours la même robe rouge, jusqu'à ce que j'apprenne que cette robe était celle qu'elle portait le jour où elle avait subi un viol. Je demandai à mes modèles si beaucoup d'entre elles avaient conservé ce qu'elles portaient ce jour-là ; beaucoup l'avaient fait, à ma grande surprise.
Chacune d'entre elles me donna alors un vêtement qui, pour elles, signifiait quelque chose. Elles ne me racontèrent pas toujours l'histoire qui y était associée ; je ne leur posai pas la question. Je choisis de photographier ces vêtements en utilisant la technique du collodion humide. Le collodion humide, initialement, n'était pas utilisé comme émulsion photographique ; il était utilisé sous la forme du “collodion chirurgical”, étalé sur les blessures des soldats pendant la Guerre Civile, afin de créer une seconde peau protectrice. Pour moi, il y avait quelque chose de l'ordre du corps et de l'organique dans le collodion, mais surtout, quelque chose de l'ordre de la cicatrisation. En présentant simplement des reliques, des vêtements évidés mais chargés de l'histoire du corps qui les a portés, je pouvais utiliser le collodion, qui suggérait ce caractère organique et cicatriciel, sans montrer ni corps, ni visage.