Qui a déjà entendu parler de la République des Conques ? Du Royaume d'Elleore ? De la Principauté du Sealand ? De la Couronne de Forvik ? De l'Empire d'Atlantium ? Ou du Consulat de la Boirie ? Qui sait qu'en 2010 le Westernica déclara la guerre au Grand-Duché du Flandrensis ? Que l'Empire aéricain fut fondé par un enfant de cinq ans ? Que Richard Booth, le Roi de Hay-on-Wye, est aussi libraire ? Ou que le président de la République de Molossia fut médaille d'or au lancer du disque lors des premiers Jeux microlympiques en 2000 ?
Pour ainsi dire personne. Car ces évènements trouvent leur place dans ce que Roger Brunet a décrit comme "l'arrière-boutique du Monde" (Gilles Fumey, "Géographie des cryptarchies", Mappemonde, n°66, Montpellier, CNRS, 2002), celui des micronations et autres cryptarchies, ces entités se proclamant Nation ou État indépendant sans être reconnues par d'autres États officiels ou grandes organisations internationales.
Le plus souvent ces dernières sont le fait de fantaisistes ou d'originaux mais pas seulement. Et il est impossible face au nombre de micronations référencées d'établir un modèle type. La République de Kugelmugel naquit après un différend au sujet d'un permis de construire entre un architecte et les autorités municipales viennoises. Christiana, à Copenhague, fut créée afin de proposer un contre-modèle anticapitaliste, la Principauté de la Comborcière pour servir d'argument commercial à un complexe hôtelier, ou encore le Royaume de Talossa d’après une blague potache d'un adolescent américain.
Politiques, touristiques, métaphysiques, humoristiques, artistiques ou folkloriques, quelles que soient leurs raisons d'existence, toutes les micronations répondent à une même définition : "Une micronation, se dit d'une entité créée par un petit nombre de personnes, qui prétend au statut de nation indépendante ou qui en présente des caractéristiques, mais n'est en aucune façon reconnue comme telle par les nations officielles ou par les organismes transnationaux." ("Micronation", http://fr.wikipedia.org/wiki/Micronation, 2012)
Attention donc à ne pas les confondre avec les micro-États, comme le Liechtenstein, les Tuvalus ou la Principauté de Monaco qui, s'ils ne disposent que d'un territoire petit et limité, n'en restent pas moins reconnus comme États par la communauté internationale, ou avec les territoires autonomes comme la Palestine ou le Somaliland, réclamant leurs indépendances sans être encore reconnus par l'ONU.
Pourtant peut se poser la question pour certaines micronations de leur apparence ou de leur devenir étatique. "La République de Molossia a un programme spatial, une législation antidiscrimination et la peine de mort. Hutt River et Elleore ont des universités. Sealand a reçu une délégation allemande. Pourquoi alors ces états auto-déclarés ne sont-ils pas considérés ?" (John Ryan, George Dunford et Simon Sellars, Micronations, The lonely planet guide to home-made nations, Australie, Lonely Planet Publications, 2006)
D'autant que pour la plupart ces micronations disposent d'un territoire, qui peut aller d'un appartement (la Fédération Libre d'Alpasyrie) à plusieurs centaines de milliers de km2 (la République de Counani), d'institutions, d'un drapeau, d'une monnaie, de timbres ou d'un hymne national. Si l'on souhaite comparer, l'État de Trinidad s'appuie sur un territoire de seulement 8 km2, la micronation du Royaume d'Araucanie et de Patagonie s'étend elle sur plus de 2 millions de km2. De même le Vatican ne compte que 900 habitants alors que Lovely recense plus de 55 000 citoyens. Evidemment nous évoquons ici des extrêmes. L'immense majorité des micronations ne compte qu'une poignée d'habitants répartis sur un territoire minime et très souvent controversé. Mais il s'agissait ici de montrer que les micronations ne pouvaient être résumées qu'à des actions isolées et sans conséquences. Elles constituent un ensemble bigarré, insaisissable et toujours changeant, un ensemble qui singe notre monde plus qu'il n'y parait.
En 2000, sur 600 micronations dénombrées, plus de la moitié étaient nées ces cinquante dernières années. (Gilles Fumey, "Géographie des cryptarchies", Mappemonde, n°66, Montpellier, CNRS, 2002) Elles ont logiquement suivi l'avancée de notre société, sa globalisation et son uniformisation. Ainsi elles se sont elles aussi globalisées et uniformisées. La reconnaissance ne venant pas des membres de l’ONU, les micronations se sont contentées d’elles-mêmes en s’adoubant réciproquement. Je te reconnais, tu me reconnais, ensemble nous serons plus visibles, plus légitimes et donc plus forts. L’arrière-boutique s’organise, se fédéralise en marge. Et de se mettre en place de façon officieuse une Organisation des Micronations Unies avec ses dirigeants, monarques et despotes.
Ce développement fut évidemment lié à l’avènement du numérique et de ses fonctionnalités. Chacun s’inspire de l’autre et ce qui faisait la spécificité des premières micronations – la monnaie, le passeport etc – fut repris ad nauseam au point de n’être plus qu’un gadget ou pire, un moyen lucratif parmi d’autres. Leurs recherches identitaires ou libertaires, leurs revendications politiques ou territoriales ont donc décliné avec la percée d’Internet. Leurs prérogatives se sont alors déplacées pour conjuguer chez l’individu un sentiment de puissance frustré ainsi qu’un mal-être par rapport à notre manque de contrôle dans un monde globalisé.
La création d’une micronation aujourd’hui provient donc d’une part d’orgueil, d’une volonté de puissance chez l’individu qui préfère régner, même symboliquement, que de faire parti d’un tout qu’il ne comprend et ne maîtrise pas. La part d’humour revendiquée par une bonne partie des dirigeants micronationaux ne doit pas masquer ce malaise, ce sentiment de ne pas trouver sa place dans une société, cette volonté de conjurer une hiérarchie subie, quitte à fonder son propre royaume. Au risque du ridicule.
Plurielles, souvent éphémères et antinomiques, les micronations se donnent à voir le plus souvent comme l’expression d’individualités noyées par la globalisation. Elles sont autant de variations postmodernistes de nos différents modèles institutionnels. Ainsi, il faut les comprendre comme autant d’hommages dégénérés et égoïstes du politique. Du micropolitique on serait tenté de dire.
Léo Delafontaine