“Le sujet n’a pas besoin d’être sublime pour émouvoir. L’essentiel est le regard et le temps qui lui est accordé,” nous dit Elina Brotherus. C’est bien ainsi que je vis la photographie, comme un geste de contemplation et d’affection sur le monde qui m’entoure, répété au fil des années, un regard “sentimental,” comme dirait Roland Barthes.
Dans l’empreinte, un personnage solitaire s’ancre au centre du paysage et médite l’horizon. Toujours le même, de dos, frontal à l’espace nouveau qui s’ouvre devant lui, il observe, il sonde, il domine, il habite, il appartient au paysage et à mon regard. Ce modèle “totem” est mon homme, celui qui partage ma vie et mes voyages. Ces lieux sont ceux que nous traversons pour prendre le large, nous les découvrons ensemble et tel un rituel, nous les immortalisons de notre double présence, devant et derrière l’objectif. Un peu comme les touristes devant des monuments, nous nous approprions l’inconnu, et figeons notre rencontre avec un instant, un décor, une lumière, dans la mémoire de notre histoire amoureuse et à présent familiale.
Le lieu n’a presque pas d’importance, d’ailleurs peut-on vraiment le reconnaitre ? C’est la nature, l’architecture, l’immensité qui nous attirent par sa beauté, son aura, et nous faisons corps avec elle, jusqu’à parfois s’y fondre et disparaître. Nous l’imprimons de notre présence humaine, visible et invisible, anonyme et intemporelle. Aucune narration, ces images sont plutôt des tableaux suspendus dans le temps, et dans lesquels je cherche le point d’équilibre entre une silhouette et un espace ; elles sont des variations de poses, de gestes, en harmonie avec les lignes et la nature. Tel qu’Harry Callahan photographiant Eleanor, ces portraits-paysages sont nos “intimate spaces of life”, des projections-miroirs amoureuses, infinies et ouvertes sur le monde.
Marilia Destot, New York, 2011.