Orange amer au Vietnam
Il y a tout juste 50 ans en 1961, l’armée américaine commençait l’épandage de millions de litres d’agent orange sur le Vietnam. Un défoliant porteur d’une molécule ultra résistante, la dioxine, qui altère la transmission génétique. Des centaines de milliers de vietnamiens sont encore touchés par les cancers, malformations et maladies mentales transmissibles d’une génération à l’autre.
Une arme ? Non, un désherbant pour les Américains !
Timide concession. Entre juillet 2011 et octobre 2013, les États-Unis doivent contribuer à la décontamination de leur ancienne base militaire de Danang, au centre du Vietnam, pour un coût estimé à 34 millions de dollars. L’équivalent de trois heures de guerre en Afghanistan… Danang est selon le communiqué officiel un des principaux sites touchés durant la guerre du Vietnam par l’épandage ou le stockage de défoliant. Difficile à vérifier, puisque 2,5 millions d’hectares – presque 10% du territoire vietnamien –, en éclaboussant au détour une partie du Cambodge et du Laos, avaient été atteints. Afin de déloger les combattants dissimulés dans la forêt tropicale, à l’intérieur des terres, ou dans la mangrove, sur le littoral, l’armée américaine aura fait pleuvoir sur le Sud et le centre du pays, entre 1961 et 1971, quelque 80 millions de litres d’herbicides. Parmi les plus radicaux : l’agent orange, ainsi baptisé pour le bandeau de couleur qui en ornait les fûts. Mais il s’agit surtout d’un mélange de deux hormones de croissance synthétiques, générateur de dioxine, une molécule classée cancérigène par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et qui peut être à l’origine, selon l’Académie américaine des sciences elle-même, de certaines leucémies. Un lien reconnu explicitement par les industriels qui ont fabriqué ces défoliants. Pour couper court à un procès, ils ont ainsi abondé en 1984, à hauteur de 180 millions de dollars, un fonds d’indemnisation de soldats américains vétérans du Vietnam. Les plaignants avaient constaté la corrélation entre leur exposition à l’agent orange et la recrudescence de cancers de la prostate, des poumons, du foie et de l’estomac, mais aussi de diabète ou d’affections cardio-vasculaires. Vérité sur une rive de l’Océan Pacifique…
Devant le tribunal de première instance de la justice fédérale américaine de New York, en janvier 2004, l’association vietnamienne des victimes de l’agent orange/dioxine aura eu moins de chance. Ne pouvant assigner pour des actes commis hors de son territoire un État américain qui ne reconnaît pas les juridictions internationales, elle s’était à son tour tournée vers les industriels, plus d’une trentaine au total, parmi lesquels Monsanto et Dow Chemical. Une plainte rejetée par le tribunal, la cour d’appel puis la Cour suprême américaine. Motif : l’agent orange a été utilisé durant la guerre du Vietnam comme simple défoliant et non comme une substance toxique visant des populations humaines. Un désherbant, oui, mais pas une arme de guerre ! Quid alors des 300 à 400 kg de dioxine pulvérisés durant le conflit ? Par comparaison, la catastrophe de l’usine chimique italienne de Seveso, en 1976, concernait “seulement” 1 à 5 kg de dioxine, donnant lieu à un branle-bas de combat européen. Car cette substance, d’une grande stabilité, enracinée dans le sol jusqu’à deux ou trois mètres de profondeur, contaminant les nappes phréatiques, a aussi la particularité de se fixer à la chaîne alimentaire. La population y est exposée via le lait maternel, par l’accumulation de la molécule dans les poissons, les graisses animales et sur les plantes. Au Vietnam, certaines terres sont d’ailleurs devenues incultivables. Elles sont couvertes d’une végétation extrêmement pauvre, qu’on appelle là-bas « herbe américaine ». Après une dénégation d’un demi-siècle, les États-Unis pourraient finalement faire un geste. Pour une visée moins humanitaire qu’économique. La montée en puissance de la Chine, dont le Vietnam devient un des réservoirs de main-d’œuvre à bas coût, pousse en effet les Américains à redorer leur blason dans la région. Le fameux « soft power » ? Une question d’image de marque. En mai 2009, un rapport au Congrès américain portait, enfin, sur les victimes vietnamiennes de l’agent orange. Unis au sein du Dialogue Group, citoyens, politiques et scientifiques des deux pays ont imaginé en juin 2010 un plan d’action de 300 millions de dollars, sur dix ans, financé principalement sur le budget fédéral. La décontamination de l’aéroport de Danang est une première étape. En fait, la seule programmée pour le moment…
Une épreuve à endurer dans le silence pour les Vietnamiens
Sur le plan international, le silence est de mise. Au Vietnam aussi. La nation avait déjà eu le triste privilège d’être la plus touchée par la grippe aviaire et peine à contenir la propagation du Sida. Quand les projecteurs veulent bien se braquer, c’est pour une carte postale de la baie de Ha Long, merveille naturelle d’un pays dont les principaux visiteurs sont les touristes chinois, ou pour flatter la croissance économique du Vietnam, symbolisée par la vigueur urbanistique de ses capitales, Hô-Chi-Minh-Ville pour l’économie, Hanoi pour la politique. En 2010, le Produit Intérieur Brut (PIB) du Vietnam a franchi les 100 milliards de dollars, lui permettant d’accéder au statut de « pays à revenu intermédiaire », tout en décrochant la deuxième place mondiale pour l’exportation de café et de riz. Une performance relative : à population équivalente, la richesse nationale est 30 fois supérieure en Allemagne. Ne serait-ce que dans cette fameuse course à la mondialisation, les effets de l’agent orange sont un fardeau. Que la communauté , ou plutôt le « peuple travailleur » dans la terminologie officielle du parti communiste, porte discrètement. Hormis les dizaines de milliers de civils et combattants morts sur le coup lors des épandages, qui n’avaient pour se protéger qu’un chiffon imbibé de leur propre urine, l’antenne vietnamienne de la Croix-Rouge estime pourtant que deux à quatre millions de survivants présentent des pathologies graves : maladies de peau, diabètes, cancers, leucémies, troubles neurologiques. Avec une prévalence dans les anciennes zones de guerre, la transmission génétique, perturbée par la dioxine, réserve de funestes surprises. Des personnes en apparence indemnes donnent naissance à des enfants frappés de handicaps sensoriels comme la cécité ou la surdité, d’infirmités motrices ou d’arriération mentale, d’anomalies corporelles légères (becs-de-lièvre, doigts et orteils joints ou supplémentaires) ou majeures (nanisme, hydrocéphalie, absence totale ou partielle de membres). Parfois, le poison saute une génération, rattrapant les petits-enfants. Dans une population qui pratique en majorité la Tam Giao, une triple religion mêlant bouddhisme, confucianisme et culte des ancêtres, où le collectif doit dissoudre l’individualité, cet accroc dans la filiation peut être vécu comme un mauvais sort ou une faute. Une épreuve à endurer dans le silence. Où chacun s’enferme.
Une aide sans plan d’ensemble pour la planète
Indépendamment de celles proposées par les provinces et districts, des allocations sont certes accordées par le gouvernement vietnamien afin de favoriser l’insertion des enfants handicapés et donner aux familles les moyens de subvenir à leurs besoins de base, notamment en fournissant des animaux d’élevage. Du moins, quand les cas sont recensés. Voire dépistés, comme au centre Nam Dong de Huê, ancienne capitale impériale du pays, qui s’est doté d’un office de consultation génétique, de recherche et de soins sur les handicaps de l’enfant (OGCDC). Sur l’ensemble du territoire, c’est encore par petites touches que l’aide internationale parvient à aider des foyers vietnamiens, grâce à des fonds mis à disposition par des organisations non gouvernementales (ONG) américaines, canadiennes ou françaises. Sans plan d’ensemble également que, selon leur degré de handicap, les enfants et les adolescents peuvent rejoindre un des centres d’éducation, de rééducation fonctionnelle ou d’insertion professionnelle du pays. Comme celui de Nha Trang, d’une capacité de 130 places, sous la double tutelle du ministère de la santé et de celui de l’éducation, qui cherche à développer en quelques jours chez ses patients une autonomie gestuelle, sensorielle et cognitive. Dans ces centres, se déploient parfois des trésors d’ingéniosité. Mais isolés. Grâce à une documentariste retraitée, la Ferme aux champignons de Ninh Binh, au nord du pays, arbore un toit et des palissades végétalisés et un jardin médicinal.
L’idée de l’association Orange Fleur d’espoir : Inclure les centres de rééducation des enfants handicapés du Vietnam dans le circuit du tourisme équitable et solidaire ! Comme la myriade d’associations, souvent liées à la diaspora vietnamienne, qui se consacre aux victimes de la dioxine, Orange Fleurs d’espoir doit se démener. Car les ravages de l’agent orange sont moins télégéniques qu’un tsunami ! Installée dans le Val-de-Marne, l’organisation compte à peine 80 membres, essentiellement des professionnels de la santé, de l’action sociale et de l’éducation. Et se trouve réduite aux recettes classiques : chasse aux subventions publiques et aux dons privés, concerts, projections, débats et vente d’artisanat local. Pouvant atteindre quelques centaines d’euros, ses financements vont à des projets divers, une piscine au centre de Nha Trang, des machines à coudre au centre de Soc Son, du matériel de cuisson pour celui de Ninh Binh. Avec cette difficulté permanente d’acquérir de la visibilité et de susciter la solidarité. Pas sûr d’ailleurs que les cuiseurs solaires, le compostage et les toilettes sèches y suffiront.
A l’hôpital psychiatrique de Nha Trang, (le seul à développer au Vietnam des activités manuelles) un atelier de peinture sur soie s’est mis en place à l’initiative d’une volontaire française, ergothérapeute, avec également un développement du travail de la laine et des perles. Non loin, en soutien de l’équipe médicale formée par Handicap International, une potière et une formatrice en couture ont professionnalisé deux responsables d’ateliers et deux éducateurs spécialisés. De l’atelier de poterie sortent désormais des vases, des porte-savons et des pots émaillés vendus aux hôtels et restaurants de Nha Trang. De l’atelier de couture, ce sont des sacs de couchage, porte-monnaie, tuniques, étuis pour lunettes ou téléphones mobiles, qui pourraient rejoindre le circuit du commerce équitable. Mais, face aux ravages de la dioxine, quand l’énergie se dépense, c’est en ordre dispersé. Et la comédie humaine peut continuer. L’agent orange fait même son retour. En 2011, ce sont 180 hectares de forêt amazonienne qui en auraient été aspergés. Un déboisement discret. Le monde, comme il va.