Quand elle arrive en Chine, la photographie sait rester à sa place, la place d'une servante qui se range avec les artisanats voués au service du pouvoir. Les premières chambres noires trouvent un empire millénaire et une dynastie qui ne sait pas encore qu'elle peut compter les années qui lui restent. L'invention qui s'apprête à révolutionner les modes de communication sera le témoin d'un des plus fantastiques bouleversements de l'histoire de l'humanité.

Découverts dans les archives chinoises, taiwanaises, européennes et américaines, des clichés souvent inédits déroulent le film noir et blanc du passage des régimes, des guerres, du Grand Bond en avant, de la Révolution culturelle, de Tienanmen et du buisness triomphant.

Les premières photos, prises par des européens restés pour la plupart anonymes donnent un tableau édifiant de ce que peut représenter le pouvoir absolu, personnifié par l'empereur, propagé par les mandarins. Défiant l'instantané au nom d'une culture immémoriale, les portraits restent figés, comme si l'apparence portée par ces nouvelles plaques devait, elle aussi, contribuer au maintien de l'équilibre des choses et du monde. Mais la photographie parvient assez tôt à s'échapper vers le paysage, à se risquer au reportage. Parmi la somme d'images retrouvées, une photo d'école montre les futurs mandarins en train d'apprendre le code du pouvoir. Nous sommes en 1900, la photographie commence son essor et croise une des plus grandes sociétés du monde au début de son déclin. L'histoire, on la connaît à travers ses grandes lignes. C'est d'abord 1911, la destitution de Puyi, le petit empereur de six ans, la proclamation de la République par Sun Yat-Sen, la création du Guomindang en 1928, la manipulation du Japon qui, en 1931, installe Puyi sur le trône de Mandschuko, commençant une guerre au cours de laquelle 20 millions de Chinois allaient mourir. C'est aussi la proclamation de la République Populaire de Chine par Mao Tsé-Dong le 1er octobre 1949 sur la place Tienanmen de Pékin.

Réunies dans un livre édité en plusieurs langues, les photographies du Siècle Chinois s'exposent en tirages sur les murs aveugles du bunker de la Wilhelmplatz de Herten. Fresque prodigieuse d'une saga tissée des derniers signes féodaux, conduite par cortège d'humiliations et de propagande, ponctuée de têtes coupées. Mais pendant que la Chine se transforme, le photojournalisme stimulé par tout ce que traverse le vingtième siècle, progresse et trouve ses grands noms. Dès lors les images entreprennent le dialogue des idéologies, la photo officielle contre le reportage en quête d'objectivité. La révolution culturelle de 1966 qui devait se traduire par un lavage de cerveau collectif et coûter la vie à 400 000 personnes est particulièrement féconde en photos de foules entraînées dans le culte illuminé de Mao, de visages vides d'autocritiqués promis à la rééducation ou à la mort.

La Chine interroge par soubresauts, le massacre de Tienanmen du 4 juin 1989 est la dernière secousse visible d'un régime dont on a cru voir, avec Deng Xiaoping, le vacillement annoncé. La débauche de consumérisme et de business qui agite la Chine depuis une dizaine d'année change la donne, le pouvoir est toujours là, masqué par le capital, comme une nouvelle ironie de l'histoire. Exposition majeure, le "Siècle Chinois" prend à Herten une dimension inédite avec la confrontation, dans le même bâtiment, de nombreux photographes contemporains Chinois. Les Fototage de Herten devraient faire date dans l'histoire de la photographie chinoise, au moment où, à peine guérie de l'emprise de la propagande, elle se renouvelle à l'école de photojournalisme et renaît par l'aventure de la photo d'auteur.

Hervé Le Goff

Texte de Jonathan D. Spence et Annping Chin, 264 pages 24x31cm, relié, Editions Arthaud, 275 F