Alain Desvergnes : « Une bonne pratique photographique doit être éclectique »

Fondateur de l’Ecole Nationale de Photographie d’Arles, ancien directeur des Rencontres Photographiques d’Arles mais également photographe (exposé aux rencontres d'Arles cet été), Alain Desvergnes est un acteur majeur de la scène photographique française. Dans cette interview, il s’exprime sur sur la légitimité de la pratique photographique, et sur l’importance de structures de formation adaptées aux nouvelles réalités. 

Photograohie.com : Vous avez déclaré que la photographie est un art légitime et un art illégitime, car il est pratiqué par tous, sans préparation. A l’ère du numérique, cette vision est plus vraie que jamais. Quelle place donc pour les photographes professionnels et pour ceux qui maîtrisent réellement leur discours photographique ?

On peut dire, en effet , que la photographie a le privilège d'être à la fois un art légitime et un art illégitime. Pour certains, c'est un loisir, pour d'autres seulement  utile pour l'identité et l'état civil, d'autres lui reconnaissent un penchant évocateur dans son genre. Pour beaucoup et pendant très longtemps, ce fut un art disqualifié.

C'est ce qui navrait Baudelaire, condamnant tout de suite ce trouble-fête en privant  ainsi cette nouvelle curiosité qu'était la photographie pour les dessinateurs et les peintres du XIXème siècle, d'une bénédiction attendue de la part du chantre de la sensibilité moderne. Malheureusement, sa condamnation définitive, répétée en boucle pendant plus d'un siècle, a été enregistrée comme une condamnation "légitime". L'auteur des Correspondances n'avait pas entrevu celles qui unissaient  les sels d'argent et la réalité.

La photographie, le Jazz et le Blues sont des arts illégitimes car ils n'ont pas de lignée, pas d'identité sociale. La photographie est une sorte de fille publique  intéressante pour celui qui la prend puisqu'elle permet en retour de prendre qui veut ; elle n'a pas de "lettres de noblesse", seulement des images quasi-automatiques et instantanées, sans réflexion, seulement avec rèflection, sans formation, sans cogitation, sans savoir-faire ou presque (du moins au début). Grâce à un tour de main c'est un art qui n'est pourtant pas considéré comme un art de la main, si on oublie le rôle presqu'imperceptible du doigt sur le déclic de l'obturateur.

La photographie a été longtemps illégitime car elle a été vue comme une prévarication dans le domaine des "Beaux-Arts". Prévarication nous dit le Larousse, c'est l'action de celui qui manque aux devoirs de sa charge.

Pas mal, non, pour une pratique illégitime qui, depuis presque deux siècles, a inauguré l'ère de la civilisation de l'Image dont nous vivons seulement la préhistoire !

Pour les professionnels de la profession, rien n'est changé. Mais maintenant ils sont  moins illégitimes car la profession demande une réelle maîtrise et quand on parle de "maître" on entre dans une catégorie sociale.

Photographie.com : Dans un monde peuplé par des photographes autodidactes, quel est le rôle des écoles de photographie et des workshops ?  

Le nombre des écoles de photographie est depuis une quinzaine d'années en nette progression car la civilisation de l'image procure offre et demande. Comme pour le jazz et les "garage bands," chacun pense avoir droit au chapitre. On trouve quelquefois certes de la créativité mais sans métier, sans culture et sans volonté profonde, le souffle manque.

On réfléchit beaucoup en ce moment sur les changements de vitesse et de routage de la photographie à apprendre et à enseigner.

Photographie.com : Voyez-vous une corrélation directe entre la qualité des structures de formation d’un pays et une scène photographique bouillonnante ?

Si corrélation il y a - et il devrait y en avoir - la nature illégitime de la photographie  l'emporte chez les autodidactes qui ignorent, par paresse ou par conviction profonde, toute structure de formation qu'ils considèrent comme du formatage (ce qui est un danger possible mais pas certain).

Photographie.com : Quelles sont pour vous les bases d’une bonne pratique photographique ?

Une bonne pratique doit être éclectique. Elle doit avoir une vision totale, sinon globale du phénomène du visible. Non pas pour décoller mais pour durer.

Un photographe ne peut plus de permettre d'être fier de ne pas être cultivé sous le prétexte, entendu si souvent, que pour faire des images, pour chercher "l'instant décisif",  l'intuition "primale" ou le désespérant "on fait comme on aime", il ne faut surtout pas être " intellectuel". Et je ne parle pas du ba-ba de la profession : conservation, investissement, droit de l'image, droit à l'image, comptabilité, etc…

Photographie.com : Vous avez fondé l’Ecole Nationale Supérieure d’Arles en 1982. Comment décririez-vous l’influence de cette institution sur la scène photographique française ?

A la guilde d'Anvers, au quinzième siècle, un apprenti peintre devait travailler dix ans chez un maître avant d'avoir le droit de travailler comme peintre. C'est encore valable aujourd'hui, sauf que les trois années (bac +5) de l'Ecole d'Arles peuvent raccourcir la période.

Les premiers diplômés sortis de l'Ecole d'Arles ont maintenant 27 ans de métier et ils sont partout : en France, dans plusieurs pays d'Europe et ailleurs (Japon, Amérique latine), à des postes- clés. Ils sont équipés pour faire face aux mouvements divers et souvent imprévus de la pratique de l'image contemporaine, comme un skieur sur une piste à inventer et cela grâce aux informations logicielles considérables des dernières années.

L'équipement technique est devenu sophistiqué, l'équipement mental toujours   important mais l'équipement culturel est devenu indispensable.

L'influence des diplômés de l'Ecole est en harmonie avec ces télescopages de la science actuelle et de leur imaginaire.

L'influence de l'Ecole est liée à ce dernier facteur qui est dorénavant un moteur   susceptible de favoriser la créativité innée du photographe par rapport à ceux avec lesquels il va coopérer grâce à des outils qui sont en train de transformer notre rapport à la vie, au savoir et à la culture.

Propos recueillis par Roxana Traista