Du mardi 2 octobre au dimanche 4 novembre 2012, les photographes Albert & Verzone présentent à Rennes, sur la place de l’Hôtel de Ville, dans le nouveau quartier de La Courrouce et à Maurepas, "Moscou Plage", une exposition en plein air de 45 photographies grand format. La mise en regard de deux séries de portraits d’Albert & Verzone - des estivants de stations balnéaires européennes d’un côté, et des moscovites de l’autre - interroge la singularité qui sommeille en chacun et laisse la vie s’exprimer sans fard ni faux-semblants. À cette occasion nous les avons interviewés.
Photographie.com : On peut s'interroger pour savoir si le meilleur accrochage pour le portrait photographique n'est pas simplement en pleine rue, comme ici à Rennes...
Albert & Verzone : On ne savait pas comment un portrait pouvait être perçu dans un lieu comme la place de l’Hôtel de Ville de Rennes. On pouvait imaginer que cela pourrait fonctionner, mais on ne pouvait pas imaginer le résultat. Parce que cela crée un double avec les gens qui passent. Il y a des gens devant, des gens derrière. Ce sont des gens qui t'interrogent, qui te regardent. Ce n'est vraiment pas mal !

Photographie.com : Vous avez été surpris du résultat ?
Absolument. C'est surtout passionnant le soir très tard. Avec la lumière, c'est très étrange, cela devient autre chose. Ce ne sont pas seulement des portraits, ce sont des personnages qui se baladent dans cet espace. Nous avons photographié ces personnage dans la rue à Moscou ou sur une plage, et maintenant nous les voyons encore dans la rue, en plein air.
Dans le dispositif que l'on a mis en place à Rennes, avec des portraits de gens normaux, de gens que l'on peut croiser tous les jours sur la place Rouge à Moscou, ils sont exposés en plein centre d'une autre ville. Il y a des croisements qui surviennent. Certaines personnes pourraient être les mêmes. Une personne qui est en train de passer croise une autre personne qui a été figée pendant qu'elle passait.
Photographie.com : Êtes-vous conscients de la magie que l'on trouve dans vos images ?
Non, pas vraiment ! Et on ne veut pas le savoir ! [rires] On se met dans l'état d'esprit pour que cela puisse continuer à arriver. On ne veut jamais dévoiler tout le dispositif. On se met dans la situation de le reproduire à chaque fois. Et lorsque quelque chose nous séduit, on le sait. Mais on n'arrivera jamais à percer complètement [le dispositif], pourquoi cela arrive ou pourquoi cela ne fonctionne pas. Il y a une composante de hasard liée à la personne que l'on est en train de photographier, et cela fait beaucoup. On laisse beaucoup de place au hasard, aux petits gestes qui déterminent la puissance d'une photo.
Photographie.com : Lorsque vous êtes en train de photographier les gens, savez-vous tout de suite si la photo est bonne ?
Oui, nous le savons tout de suite ! Pour le petit couple, par exemple, la fille était un peu gênée au début. Dès qu'elle a pensé que l'on ne prenait plus de photos, on a fait la bonne photo ! [rires] Elle pensait que nous étions en train de faire un réglage, et elle a pris à ce moment-là une position plus neutre, plus détendue. Elle ne posait plus. C'est une chose très différente. Pour la famille, nous sommes entrés dans un dispositif de fixation forcée. On les a mis dans une vraie cage que l'on a éclairée et on les a laissé jouer à l'intérieur. L'espace dans lequel on les a confinés était très étroit. Ce sont donc des petits mouvements infimes qui déterminent la qualité d'une photo.
Nous savons l'un et l'autre lorsque la photo est bonne. On voit l'harmonie, ou la dysharmonie, qui peut aussi fonctionner très bien. Nous avons beaucoup appris d'Avedon qui mettait ses personnages dans des positions où un joli petit geste est révélateur d'une attitude. C'est très intéressant. Nous sommes à la recherche de ces petits mouvements. Il suffit de bouger la tête pour que toute la photo change complètement.
Photographie.com : Vous les guidez, vous leur parlez un petit peu ?
Non, nous sommes plutôt à l'écoute, on regarde bien et on laisse faire. Parfois, on essaie de trouver quelque chose, par exemple un geste de la main, et on demande de refaire. On essaie de recréer la même série de mouvements. Les personnes donnent toujours quelque chose de plus intéressant que ce que le photographe imagine. On laisse vraiment faire et on saisit des instants. Donc c'est du reportage figé ! [rires]
Ce n'est pas nécessaire de parler beaucoup avec les personnes. On prend la photo, et on parle après.

© Albert & Verzone / Agence VU'
Photographie.com : Lorsque vous photographiez les gens, la plage ou la rue deviennent-elles une sorte de théâtre ?
Ce sont les gens qui amènent l'esprit du théâtre. Les gens se sentent très concernés par le lieu où ils se trouvent ; ils changent d'attitude. Ici à l'opéra de Rennes, ils ont une attitude plus sérieuse ; ils posent davantage parce que les lieux provoquent des comportements. C'est extrêmement intéressant. La rue entraîne certaines attitudes, et le changement est très fort. Cela veut dire que l'apparence, la personnalité du lieu affecte d'une façon déterminante le résultat final du portrait.
Sur la plage d'Ibiza, par exemple, beaucoup de gens font de la musique ou dansent. Pendant les prises de vues, les gens se mettaient à danser, ils se sentaient obligés de restituer l'idée du lieu (même s'il n'y avait pas de musique). Mais on ne leur a jamais demandé de danser ! On voulait juste un portrait, et on a été obligé de dire aux gens : "ne bougez pas…" Le lieu constitue pour nous un outil en plus que l'on utilise pour faire les portraits.
Photographie.com : Vous avez parcouru presque toutes les plages européennes…
Oui, c'était un prétexte pour raconter l'identité européenne à travers le portrait. Car dans chaque lieu la plage est vécue de façon différente. Par exemple en Roumanie on se balade à la plage complètement vêtu parce que c'est un lieu de balade. Dans d'autres endroits comme ici en France, ou en Italie, on porte systématiquement un maillot de bain. Mais toutes ces plages sont différentes selon l'identité du pays.
Photographie.com : Comment avez-vous choisi les lieux et les plages ?
Chaque plage restitue une personnalité, et nous avons fait une analyse des lieux qui pouvaient dégager quelque chose avant d'y aller. Quelles sont les plages qui ont une personnalité positive ou négative ? Il y a des plages horribles, de belles plages ou des plages qui simplement n’ont aucune personnalité. Si vous faites une enquête, vous posez des questions à propos des plages que vous aimez, vous découvrez que certaines dégagent une personnalité unique.
Photographie.com : En choisissant des lieux avec une identité forte, vous avez en quelque sorte posé le décor...
Oui, absolument. Nous avons voulu mettre en relation les habitants de la ville avec leur environnement proche et voir ce que cela pouvait donner. Cet exercice nous amuse beacuoup, car il nous permet de percevoir l'attitude des lieux.
Photographie.com : Comment choisissez-vous vos sujets ? Sont-ils des gens de passage ?
Oui, nous faisons du casting sauvage. Nous restons planqués toute la journée avec notre pied dans un même lieu, et dès que l'on voit une personne qui nous interpelle, nous lui demandons de poser pour nous.
Photographie.com : Vous leur montrez des photographies pour les convaincre d’accepter ?
Non, je pense que ce n'est pas nécessaire. Cela peut influencer la personne. L'instantaneité du numérique - tout le monde sait que l'on peut revoir la photo tout de suite - a modifié le rapport entre le photographe et son sujet. C'est une histoire de confiance "trompée". Le sujet sait qu'il peut voir, et il peut dire : "je n'aime pas cette photo, est-ce qu'on peut la refaire ?" Cette possibilité change tout.

© Albert & Verzone / Agence VU'
Photographie.com : Vous essayez d'éviter ce piège...
Nous avons créé un procédé "mental" : à Moscou, où nous avons poursuivi le travail en numérique après l'avoir commencé en argentique, nous sommes efforcés de ne faire qu'une seule photo. Ce n'était bien sûr pas à cause des moyens techniques (le numérique est beaucoup moins cher que l'argentique) ; nous avons décidé de le faire afin de rester dans la même démarche mentale. Cela n'a pas été facile au début mais nous y sommes parvenus ensuite. C'est une discipline.
Photographie.com : À Rennes, vous avait fait plusieurs photos…
A Rennes, le but final était différent, il s’agissait de faire plaisir. Notre travail est un cadeau pour les habitants de cette ville, et on essaie de faire quelque chose qui reflète notre goût mais qui puisse aussi leur faire plaisir. On cherche une pose ou une attitude que l’on connait. On ne recherche pas des images trop cadrées, on va vers eux.
Photographie.com : Pour Moscou plages, pensez-vous qu'il y a des photos qui ne feraient pas plaisir ?
Absolument ! La première partie de ce travail a été réalisée à Moscou en 1991. La même année, nous avons montré nos photos aux Russes. Ils nous ont dit : "Vous avez un regard terrible sur nous. Nous ne sommes pas si tristes, nous ne sommes pas si moches, nous ne sommes pas si austères." On s'est dit : "nous nous sommes peut-être trompés". Mais 20 ans plus tard, nous avons montré à nouveau les mêmes photos et les Russes nous ont dit : "Oh, comme nous étions heureux avant ! Comme nous étions beaux ! Quel bonheur on dégageait !" Donc la lecture d'une photo évolue avec le temps. Nous avons été très surpris : en 2011, les Russes voyaient de la joie dans les photos de 1991. C'était une idée filtrée de leurs souvenirs d’une époque qu'ils pensaient être meilleure.
Nous sommes aujourd'hui convaincus que la photo peut être analysée par la personne qui la regarde selon l'époque et la culture. Ces éléments modifient sa perception de manière radicale.

© Albert & Verzone / Agence VU'
Photographie.com : Estimez-vous parfois être dur dans vos portraits ?
Parfois on pense avoir été dur, mais les gens disent qu’ils se trouvent tellement beaux et gentils. Cela veut dire que notre idée de la dureté reste à vérifier.
Photographie.com : Voir le regard sur le portrait évoluer, est-ce que c'était un but ?
Non, c'est une conséquence. Nous étions partis en 1991 une semaine après le coup d'état de Gorbatchev. C'était pour faire un reportage à travers le portrait. Mais, cela a enchaîné une série de conséquences. Les analyses, l'idée du portrait, tout cela cela vient après. La partie la plus intéressante pour nous c'est de déclencher tout cela ! Après, on peut regarder, analyser, trouver des clés, de nouvelles voies…
Photographie.com : Comment travaillez-vous à deux ?
Ce n’est pas difficile, car nous sommes amis depuis l'âge de 11 ans. Nous avons chacun notre propre carrière, et on travaille ensemble sur des projets que l'on choisit ensemble. C'est par choix et non pas parce qu'on est obligé de le faire ! Il n'y a pas compétition entre nous : si l'autre a une idée meilleure, on la met en oeuvre et c'est tout. On s'est rendu compte que ces photos étaient meilleures lorsqu'on travaillait ensemble. Il doit y avoir une alchimie entre nous deux. Je n'ai aucune idée comment cela marche.
Photographie.com : Quelle lumière utilisez-vous ?
Toutes les photos exposées sont faites avec la lumière naturelle. Il y a même pas un réflecteur. Le dispositif mis en place pour Moscou plages est très simple. On a cherché un bâtiment qui répercute la lumière du soleil vers l'endroit où nous nous trouvions. Et nous avons utilisé cela.
Photographie.com : Ce projet est une commande de la ville de Rennes...
C'est un projet qui né en dix secondes. La commissaire de l'exposition, Mirabelle Fréville, nous a dit : "pourquoi ne pas faire le portrait des habitants de la ville de Rennes ?" Nous avons accepté, et le but de ce projet était de faire plaisir.
Propos recueillis par Didier de Faÿs
Le 12 novembre, rencontrez Paolo Verzone aux Grandes Rencontres du Salon de la Photo à Paris.