Cécile Schall : "La photographie a atteint une certaine maturité en se mêlant avec harmonie aux autres médiums artistiques"

Les prochaines éditions de fotofever auront lieu à Bruxelles du 4 au 6 octobre et à Paris du 15 au 17 novembre (au Carrousel du Louvre). Fondée en 2008, la foire vise à  favoriser la rencontre entre les collectionneurs et les artistes, jeunes ou confirmés. Rencontre avec sa fondatrice, Cécile Schall. 

Cécile Schall © Thomas d'Aram

Photographie.com : Votre grand-père Roger Schall, célèbre photographe des années 30, vous a transmis sa passion pour la photographie. Avez-vous toujours voulu travailler dans le monde de l'art ?

C'est devenu une évidence il y a 10 ans après 15 ans de carrière dans le marketing et la communication à promouvoir des produits et des services auprès du grand public. J'avais alors 38 ans. Issue d'une famille de photographes depuis trois générations et mariée à un compositeur de musique, j'ai eu envie de mettre mon expertise et ma passion au service de la promotion d'artistes de talent et vivants. Ça a été un long cheminement : dix ans pour lancer fotofever.

Photographie.com : Quel a été votre parcours ?

Après deux ans de prépa et une école de commerce à Reims, je suis partie faire mes armes à New York en dirigeant à 21 ans l'antenne américaine d'une société française de conseil export. Après trois ans de "Big Apple", je suis rentrée en France et j'ai intégré le service marketing de grands groupes internationaux (Danone, Nestlé, Louvre Hôtels). J'y ai tout appris !

Quand j'ai quitté Louvre Hôtels, je me suis plongée dans les archives photographiques de mon grand-père et j'en ai sorti une très belle expo que j'ai proposée clé en main dans le cadre d' une opération d'image commandée par une agence de communication pour Hammerson (centre commercial parisien Italie 2). L'exposition "Paris vu par Roger Schall" regroupait 64 photographies dont beaucoup d'inédites sélectionnées parmi des milliers, des tirages grand format magnifiques réalisés et contrecollés sur dibond par Dupon. J'ai ensuite rejoint en tant que free lance les éditions photographiques Terrebleue qui venaient de sortir à l'époque  le livre "la montagne de Willy Ronis" (2005). J'ai proposé à la SNCF une exposition issue du livre et installée sur le parvis de la Gare de Lyon à Paris au moment des départs en vacances de février, peu de temps après la rénovation du parvis "rendue" aux piétons. L'idée leur a tellement plu que depuis, il y a en permanence des expositions de photographies sur ce parvis…

Paris vu par Roger Schall, 2005

Photographie.com : Vous vous êtes spécialisée dans l'organisation de foires d'art contemporain. Pourquoi ce désir de diffuser l'art ?

Ce n'est qu'après quatre ans de travail en free lance que je me suis spécialisée dans l'organisation de foires d'art contemporain en intégrant une société anglaise qui a notamment co-fondé Art Hong Kong (qui vient d'être racheté par Art Basel, la première foire d'art au monde…). C'est après avoir organisé six foires en trois ans à Paris et à Bruxelles que j'ai osé créer mon propre événement avec fotofever à Paris (novembre 2011) puis à Bruxelles (octobre 2012), en pleine crise économique !

Photographie.com : fotofever vise à favoriser les rencontres entre les artistes et les amateurs, et "développer la fièvre du collectionneur". Croyez-vous à la démocratisation du monde de l'art ?

Je crois surtout au potentiel de la photographie comme art à part entière. Il est vrai que la photographie est un art récent, qui a longtemps été critiquée par le monde élitiste de l'art et qui a toujours ses détracteurs.... Mais la photographie est un art plus facile d'accès dans le monde de l'image dans lequel nous vivons et peut donc être la porte d'entrée à la collection à la fois pour des grands collectionneurs et des nouveaux collectionneurs. La collection, c'est la fièvre de l'acquisition… elle peut toucher tout le monde !

Photographie.com : L'évolution de la photographie dans le monde de l'art est liée à l'histoire de votre famille…

Mes parents sont nés au moment où le Moma à New York commençait à s'intéresser à la photographie en tant qu'art en commençant à constituer une collection et à organiser des expositions qui ont valorisé le travail des grands noms de la photographie. Depuis, Paris a repris à New York le statut de capitale mondiale de la photographie avec de magnifiques manifestations et expositions menées depuis le début des années 80, telles que le Mois de la Photo, la MEP, Paris Photo, le Musée d'Orsay, le Jeu de Paume, le Bal et maintenant fotofever… J'ai passé mon bac en 1981, juste après le lancement du premier Mois de la Photo, j'ai donc vu toute l'évolution ! En ajoutant ce que mon arrière grand-père a vécu comme photographe professionnel au 19ème siècle, ce que m'a raconté mon grand père à partir du moment où il a vendu sa batterie de jazz pour s'acheter son premier Leica, et le travail de photographe publicitaire de mon père, j'ai découvert toute l'histoire de la photographie au travers de trois générations de photographes Schall…

fotofever Bruxelles, 2012

Photographie.com : Les collectionneurs s'intéressent de plus en plus à la photographie, mais l'accompagnement reste un élément indispensable.

La vente d'oeuvres photographiques auprès d'un nouveau public doit s'accompagner de quelques explications didactiques pour mieux faire comprendre les règles du marché et les prix pratiqués (en fonction des tirages notamment). C'est d'autant plus difficile qu'aujourd'hui le poster d'art (lancé des les années 60) a été remplacé par des images vendues sous plexi par la grande distribution à des prix défiant toute concurrence, très éloignés des prix pratiqués par le marché de l'art pour des oeuvres dont la diffusion est contrôlée. Avec fotofever, j'espère pouvoir contribuer à mieux faire comprendre tout ça afin de lever les barrières à l'achat d'oeuvres photographiques.

Photographie.com : L'acquisition d'une oeuvre photographique provoque-t-elle un sentiment particulier ?

J'ai acheté ma première oeuvre photographique à la première foire d'art contemporain que j'ai organisée à Paris en 2008. Lorsque je l'ai "rencontrée", j'en pleurais ! L'acquérir était pour moi une évidence, c'était complètement irraisonné. Je l'ai payé en 10 mensualités. C'est le premier tirage d'une édition de sept. J'aimerais un jour rencontrer les six autres personnes qui ont craqué comme moi pour savoir ce qui les a séduit et ému. On a sûrement des choses en commun.

© Matthew Brandt

© Matthew Brandt

Photographie.com : Quels sont les photographes qui vous ont le plus marquée ces dernières années ?

Le photographe qui m'a le plus marqué est sans aucun doute Roger Schall, mon grand-père. Je connais par coeur son oeuvre, c'est un véritable trésor que très peu de gens connaissent…J'ai cependant découvert des photographies que je ne connaissais pas à l'exposition de la collection Christian Bouqueret qui vient de se terminer à Beaubourg : un vrai bonheur, notamment les photographies de lingerie. Il m'avait parlé de photos un peu "olé olé" qu'il avait prises mais je n'avais vu que des contacts pris au Leica ou au Rolleiflex 6x6  !

Cependant avec fotofever,  ma vocation est de faire découvrir des artistes vivants et non reconnus du public… trop d'artistes n'ont pas eu la reconnaissance de leur vivant. Si je me bats avec fotofever, c'est pour faire en sorte que les gens achètent les oeuvres photographiques afin que vivent les artistes, car contrairement  à ce que beaucoup de gens pensent, être artiste est un métier !

A vous signaler un jeune artiste découvert l'an dernier à l'Aipad à New York, qui correspond bien à l'engouement pour l'oeuvre unique, les grands tirages sur papier et une démarche artistique originale. Il s'agit des oeuvres de  Matthew Brandt de sa série "Lakes" : des photos de lac tirées sur papier et trempées dans l'eau du lac correspondant. C'est magnifique et ça plaît à tout le monde, du néophyte au collectionneur confirmé. Cet artiste a fait la une du New York Times !

Cécile Schall, 1968 © Roger Schall

Photographie.com : Prenez-vous des photos ?

J'en ai beaucoup pris lors des nombreux voyages que j'ai réalisés et j'ai beaucoup photographié les gens que j'aime. Mais depuis que je valorise le travail des autres, je n'ai plus envie de photographier, si ce n'est d'utiliser mon iPhone pour faire des photos "post it" sans intérêt...

Photographie.com : Quelles sont selon vous les principales tendances à l'oeuvre aujourd'hui dans la photographie ?

Il y a beaucoup de tendances qui se dégagent qui me permettent de penser que la photographie a atteint une certaine maturité en se mêlant avec harmonie aux autres médium artistiques. De plus en plus d'artistes utilisent la photographie pour exprimer leur créativité. C'est d'ailleurs pour cette raison que je n'aime pas parler de "photographes", je préfère parler d'artistes. Je trouve d'ailleurs grotesque certains articles dans lesquels on lit que tel peintre ou tel réalisateur fait également des photographies ou tel photographe qui fait des films ou de la peinture… Parlons d'artistes, tout simplement ! L'oeuvre ne touche que lorsqu'on ressent la démarche artistique de l'auteur. D'ailleurs parfois on ne sait plus si on parle de peinture sur photographie ou de collage de photos sur peinture, de technique mixte… tout se mélange, pour le plus grand bonheur de l'art !

L'appareil photo n'est qu'un outil d'expression, tel un pinceau. Il y a ensuite la "fabrication" de l'oeuvre sur laquelle intervient ou non l'artiste, le tireur, le labo, et qui fait partie intégrante de l'oeuvre. Pour moi, l'artiste doit aller jusqu'au bout de sa démarche et finaliser son oeuvre telle qu'il l'imagine pour un accrochage valorisant chez l'heureux acquéreur.

Propos recueillis par Roxana Traista

5/07/2013

fotofever Bruxelles, 2012