Samedi 26 janvier 2013 se tenait le Congrès Annuel de l’Union des Photographes Professionnels (UPP) à l’Espace Pierre Cardin. Active depuis 2010 dans la défense des droits des photographes auteurs, l’organisation professionnelle a rassemblé ses adhérents dans la matinée pour faire le bilan de l’année écoulée et élire les membres de son conseil d’administration. Une journée riche en débats, qui a aussi été l’occasion de questionner la place de la photographie et plus particulièrement du photojournalisme dans l’époque actuelle.

(c) Vanida Hoang
Fédérer pour défendre les photographes
Jacques Pion, photographe auteur, diplômé de l'Ecole Nationale Louis Lumière, ingénieur et membre du conseil d'administration de l’UPP, a confirmé l’importance de cette journée fédératrice pour la vie de l’association : « L’équipe précédente a dû faire face à une situation particulière et pas facile avec le déménagement dans de nouveaux locaux, une restructuration et l’arrivée de nouveaux salariés. » Outre des points techniques sur le fonctionnement de l’organisation et sur les dossiers en cours concernant les droits d’auteur, il y a eu des points de vue qui s’opposent, des débats, et surtout « le besoin de rappeler l’importance du don de soi au détriment d’une logique de rémunération : pour tout le respect que l’on doit à la profession et aux autres photographes, il est important de donner un peu de soi et de son temps. »
À la suite de leur assemblée générale, les photographes professionnels réunis au sein de l’UPP et de la Maison des Photographes ont témoigné du besoin de se réunir, d’être solidaires et de questionner la transversalité de leurs pratiques.
Jorge Alvarez, photographe indépendant et membre du CA de l’UPP, a insisté sur le fait que « les problématiques actuelles ne sont plus binaires : avec les évolutions technologiques, les problèmes, les espoirs et les solutions sont intimement imbriqués et doivent être appréhendés comme un tout. Tout est lié, et les problèmes rencontrés par les photographes professionnels sont bien souvent interdépendants les uns des autres. Il faut réussir à avoir une vue d’ensemble et à proposer des solutions globales. »
Les nouveaux locaux investis cette année participent de cette volonté de rassembler. « Il était fondamental de rester propriétaire de nos locaux, explique Jacques Pion, photographe indépendant et membre du CA de l'UPP. Le GNPP, l’UPP et la SAIF travaillent maintenant ensembles à la Maison des Photographes pour permettre de nouveaux échanges entre ces structures complémentaires. »
La Société des auteurs des arts visuels et de l'image fixe (SAIF) est donc désormais hébergée au sein de la Maison des Photographes. Permettant de gérer de manière commune les outils de la profession, son importance ne cesse de croître avec l’avènement du numérique. Face au défi de la mondialisation, ce type de structure est indispensable pour permettre aux photographes d’assurer leur survie.

(c) Vanida Hoang
Photographie indocile : quand le pouvoir impose son image
Au travers de deux tables rondes et des présentations publiques de deux photographes invités, Sébastien Calvet et Éric Bouvet, le congrès a cette année été construit autour d’un focus sur la profession photojournaliste et ses liens étroits avec la politique et le pouvoir.
Pourquoi avoir choisi d’aborder les enjeux actuels de la photographie professionnelle par le photojournalisme en particulier ? Éric Bouvet, ex-Gamma aux photoreportages plusieurs fois primés, présentait une rétrospective de ses travaux depuis les années 1980 en mettant l’accent sur son évolution depuis la photographie de conflit vers des sujets de société. Son discours exprime la paupérisation de la profession dans cette branche en particulier à l’époque de la transition numérique : « Le fait que son approche s’éloigne des sujets risqués vers un autre type de photographie n’est pas du tout neutre, explique Jacques Pion. Le photojournalisme est un symbole pour de nombreuses autres branches de la photographie, comme les photographes illustrateurs qui ont eux aussi beaucoup de difficultés face aux banques d’images. Les enjeux actuels touchent tout le monde. »
Comme nous le confie Carlos Muñoz Yagüe, auteur de la table ronde « Photographie et pouvoir : information vs communication » et vice-président de l’UPP jusqu’à ce jour, c’est un vrai signe des temps : « La situation du photojournalisme représente une tendance qui est très liée à la crise, à un nouveau rapport au réel. » L’avènement des médias numériques, la crise de la presse et en particulier de la commande photographique, le changement du rapport à l’image sont autant d’évolutions avec lesquelles il faut savoir jongler pour se renouveler et continuer à travailler.

(c) Vanida Hoang
La question du pouvoir qui s’infiltre dans chaque image au détriment du regard d’auteur a été longuement débattue par les intervenants réunis par le Congrès. Robert Terzian, reporter photographe et administrateur de l'UPP, qui anime la conversation met le doigt sur le problème : « Aujourd’hui, à coup de petites lois et d’interdictions, nous sommes amenés par les pouvoirs à inventer l’autocontrôle dans un pays démocratique. Et cela nous amène tout droit vers l’autocensure... ».
Le photographe Sébastien Calvet, invité à présenter ses travaux pour Libération sur la politique française met lui aussi en lumière ces contraintes spécifiques au photojournalisme : celles liées au pouvoir et à la communication politique qui utilise les photographes de presse pour faire émerger une image formatée et contrôlée de ses représentants.
En 2007, Calvet couvre la campagne présidentielle de Ségolène Royal : « Mon sujet est politique et j’ai naturellement beaucoup de barrières à passer. Mais ce sont des barrières "postmodernes" : des attachés de presse, gardes du corps, communicants etc. C’est une recherche permanente pour réussir à passer, pour négocier la place idéale. (...) Il faut réussir à contourner la mise en scène, et surtout à savoir se donner le temps pour pouvoir faire un pas de côté lorsque l’attitude la plus facile serait de se laisser porter par le flux. » Dans ce contexte, le photographe doit ruser pour réaffirmer son statut d’auteur et ne pas produire lui aussi l’image officielle et formatée qui a été soigneusement mise en scène par le théâtre politique. Une autre alternative ? Écrire : « Sur le blog Développements, je raconte un peu les histoires des photographies. Ça a été un vrai besoin pour moi à partir de 2008, d’écrire et raconter les images. » (Développements, sur Libération.fr : http://photoactu.blogs.liberation.fr/calvet).
Une démarche qui lui permet de prendre de la distance par rapport à l’info et à l’immédiateté du scoop : « Aujourd’hui, non seulement l’image doit bouger, mais en plus être en direct. Cela pose de vrais problèmes pour le reportage, pour la production d’images car les chaînes d’info télévisées ont aujourd’hui une vraie priorité sur le direct au détriment des quotidiens papiers. »

(c) Vanida Hoang
Replacer l’image au coeur de l’histoire
Un peu plus tard dans la journée, Dimitri Beck, rédacteur en chef de Polka Magazine se fait l’écho de Sébastien Calvet : « Certes l’image capte un instant seulement et oublie d’autres choses, il est donc fondamental de raconter, de donner à voir le sens de l’image et son hors champ grâce à la multiplicité des écritures et des documents. La légende et la place de l’auteur sont deux notions essentielles dans toute publication d’image. »
Comme l’exprime Yves Michaud, philosophe et esthéticien, lors de la seconde table ronde « La photographie dans la tourmente des images », le texte devient un élément essentiel de l’image, mais aussi un garant de sa pérennité et de sa force au milieu du déluge d’images. Michaud met l’accent sur la durée de vie de plus en plus fugitive des photographies. Sur la toile, elles ne sont jamais réellement fixées, à la fois immortelles et paradoxalement disparues au bout de quelques secondes seulement, de moins en moins regardées bien que de plus en plus surveillées.
Les images sans texte, sans accroche (les images sans amarrage) deviennent la norme. Il faut faire preuve d’un réel effort pour les replacer au coeur d’une histoire, comme s’attache à le faire Polka Magazine, et les doter d’un sens qui ne peut évidemment pas apparaître dans le coup d’oeil fugitif de l’internaute. Éric Bouvet, un peu dérouté par la mutation du photojournalisme, remarque que la nouvelle génération ne produit justement plus d’« histoires » : « Ce sont de très bons photographes, mais j’ai rarement vu une histoire sur la Syrie... je vois plutôt des photos glanées de ci de là. Ce qui manque aujourd’hui dans la photographie que rapportent les jeunes, c’est un sens journalistique de l’histoire. ». Malheureusement, la majorité de la presse suit cette tendance et ne publie plus de série photographique mais des images seules, tentatives d’images icônes, autonomes et indépendantes de leur récit initial.
Et Éric Bouvet de conclure brillamment ce Congrès annuel de l’UPP : Redonner à l’image la place qu’elle mérite, « c’est pour ça qu’on se bat, c’est pour les jeunes qu’on fait tout ça : Vive la photographie ! »
Alice Fournier
1/02/2013

(c) Vanida Hoang