Delacroix et la manière

La campagne de presse annonçant la seconde saison de Maison close a été confiée à Cédric Delsaux, le photographe révélé par sa vision de Star Wars dans les banlieues françaises. Sa mission : la mise en scène des barricades de La Liberté guidant le peuple.

Tous les lundis à 20 h 55 sur Canal+, Maison close est diffusée pour sa deuxième saison. Cette série originale créée pour la chaîne cryptée avait connu un record d’audience à l’occasion de son lancement. BETC et Canal+ ont confié la réalisation de l’image principale de promotion à Cédric Delsaux, un photographe révélé par la revisite de Star Wars dans les banlieues françaises. L’objectif fixé consistait à faire revivre les scènes de barricades de La Liberté guidant le peuple par les comédiens. Le photographe français – l’un des plus talentueux de sa génération – conjugue souvent la réalisation de grandes campagnes publicitaires avec un travail artistique majeur.

Les supports de presse et DVD

Le visuel destiné aux supports de presse regroupe le casting de Maison close, la série phare et « création originale » de Canal+ imaginée par Jacques Ouaniche et réalisée par Mabrouk El Mechri. Celle-ci raconte la vie des pensionnaires du Paradis, un bordel de luxe parisien à la fin du XIXe siècle. L’image réalisée pour le service Édition de la chaîne cryptée française doit figurer sur les jaquettes des DVD. Elle sera reprise sur des affiches et une bâche géante sera également visible du périphérique parisien.

La Liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix

Pour Maison close, l’agence BETC avait besoin de quelqu’un qui puisse composer une image complexe basée sur le célèbre tableau de Delacroix, La Liberté guidant le peuple. Il fallait pouvoir utiliser tous les personnages de la série, montrer les interactions entre ces personnages et faire en sorte que la composition soit cohérente avec le tableau d’origine. «Il y avait donc plusieurs impératifs, se souvient David Troquier, directeur artistique de BETC chargé de la campagne, et nous n’avons pas trouvé énormément de photographes qui puissent faire tout cela en même temps.» L’image, qui a été réalisée en studio, est un véritable challenge photographique.

Shooting Mode d’emploi

Quand Canal+ passe commande d’une campagne de communication à son agence, c’est alors une formidable machine de création qui se met en marche. « Le planning était assez serré, explique Victoria Vingt-Deux, acheteuse d’art de BETC, car nous étions début décembre et il fallait shooter avant Noël!» Tout d’abord, le directeur artistique David Troquier et la rédactrice Lessly Chmil ont proposé plusieurs idées au directeur de création, Olivier Apers, qui en a choisi quelques-unes. Celles-ci ont ensuite été présentées à Canal+ qui a retenu celle de La Liberté guidant le peuple. Le shooting a lieu dans le studio parisien LB Studio (équipé d’un plateau photo de 200 m2 avec une hauteur sous plafond de 5 m et disposant d’une aire de stockage pour le stylisme ainsi que d’un patio maquillage). Avec les comédiens, ce sont près de 44 personnes que le lieu a accueillies pour la réalisation de la photo. C’est Rita (boîte de production interne à l’agence de communication) qui a préparé une feuille de route avec les informations nécessaires à cette équipe. Celle-ci comportait, outre les contacts, le planning avec les ordres d’arrivée des comédiens et les références du visuel à créer (le tableau de Delacroix, le rough du directeur artistique).

Maison Close - Plans

Maison Close - acteurs

Le secret de la lumière

La photo devant être faite avec les comédiens, il était beaucoup plus simple pour la production de travailler avec une partie de l’équipe du film : la costumière, le coiffeur et la maquilleuse connaissaient bien les acteurs et leurs envies. De son équipe habituelle, le photographe n’a travaillé qu’avec son décorateur, son retoucheur et son appareil IQ 180 de Phase One avec optique Schneider. « C’est une pure merveille, s’enthousiasme Cédric, c’est meilleur qu’un shooting à la chambre 4x5 niches. » La prise de vue est réalisée à 35 Iso, ce qui exige les lumières puissantes des flashes Prophoto Pro 8A et 7A. L’installation de la lumière est une étape importante pour obtenir un shooting parfait. « Le secret d’une belle lumière est de savoir travailler les ombres, dévoile Cédric. L’ombre a pris du temps. Après le soleil, c’est assez simple. Contrairement à ce qui est dit dans les écoles de photo (se concentrer sur la lumière principale), la vraie difficulté est au contraire le retour. »

Il ne faut pas être timide !

Recréer en photo le tableau de Delacroix fut une véritable gageure. « C’est comme si je devais tourner six scènes de film en quelques heures, avec les problèmes de costumes, la fille qui ne veut pas montrer ses seins, un drapeau qui soit massif, mais flotte aussi au vent ! L’agence qui dit, ‘nous, on veut un truc très sexuel, on veut des cunnilingus, des seins qui dépassent’, et le client affolé qui répond, ‘on en a marre d’être associés au cul, n’en faites pas trop’ ! Il faut donc procéder à plusieurs essais : une prise pour l’agence, une prise pour le client, pour le directeur artistique… Il ne faut pas être timide, il faut y aller ! » Pour la petite histoire, Cédric nous a confié que des petits tétons dépassaient, du rouge à lèvres coulait… « Mais ils ont eu peur, et au dernier moment ils nous ont fait enlever ça. »

La prise de vue, matière première de la retouche 

Lorsque le shooting est fait, le photographe sélectionne les différentes parties qui vont composer l’image. Ensuite le DA fait, à partir de la prise de vue, une maquette du montage qui sera destinée au retoucheur, Jean-Michel Bousqué. Son travail est minutieux: il faut choisir les plis des vêtements, ajuster une mèche de cheveux, et cela dure trois jours. Il y a eu une discussion à propos de la nudité d’une comédienne. « On voit qu’elle était seins nus, explique Cédric Delsaux, mais elle ne voulait pas que ce soit montré. Il a fallu trouver des astuces avec les cheveux pour cacher sa poitrine. C’est tout cela qui se cale en retouche. » Un grand travail sur les fumées a également été nécessaire. Ce sont elles qui séparent les personnages du premier plan de ceux de l’arrière- plan. Les fumées ont été shootées en studio, mais développées lors de la retouche : « Je suis un chef d’orchestre du début à la fin. Pour que le final soit réussi, il faut que chaque étape soit réussie. »

La prise de vue devient-elle la matière première de la retouche ? Absolument, confirme le photographe qui fait résolument partie de la génération numérique : « On ne s’arrête plus à la prise de vue, détaille Cédric Delsaux. La meilleure image au moment de la prise de vue n’est plus nécessaire. Ce qu’il faut avoir, ce sont tous les éléments pour produire la meilleure image au final. » Il serait impossible aujourd’hui, avec la compression des budgets, de procéder autrement…

Hormis une journée pour caler ses lumières (la journée de « pré-light » pour l’installation du décor et de la lumière), le photographe a effectué la prise de vue en une seule journée, de 10h à 18h: «Le seul moyen de faire une belle photo, c’est de travailler morceau par morceau. Mais ce n’est pas une fin en soi. Plus je me rapproche de la photo en direct, mieux c’est. Ce sont les contraintes de temps et d’argent qui nous obligent à la découper. En revanche, lorsqu’elle est remontée, il faut qu’elle donne l’impression d’avoir été faite en one shot ! »

© Cédric Delsaux / Maison Close

Dépasser le sens initial du projet publicitaire

Cédric Delsaux traite maintenant les campagnes qu’il apprécie comme s’il s’agissait de l’une de ses séries. «Même si je n’ai pas décidé de l’idée, ça parle pour moi de l’époque autant que mes séries personnelles, explique-t-il. Si certains font appel à moi pour une campagne, c’est qu’ils ont vu quelque chose qui a rapport avec moi. Si je prends mes trente meilleures campagnes, ou celles qui me plaisent le plus, cela ressemble étrangement à mon travail.

Cette série, par exemple, ressemble un peu à 1784. Ici, il y a bien sûr un travail de retouche, mais mes bruts de shoot sont très proches. Nous avons vraiment travaillé la lumière en prise de vue. Les mecs, quand ils se voyaient sur l’écran, se disaient: ‘C’est pas possible, on dirait que c’est retouché.’ Oui, parce qu’on a fait en sorte d’avoir une lumière en direct qui soit très proche du résultat final. Il y a beaucoup de photographes qui retouchent trop et sont très illustratifs. Ici, cela reste une lumière en direct ; il n’y a rien de bidouillé, c’est un travail de photographie de studio. » Si cette image reste un projet publicitaire – et, par conséquent, abordée avec les contraintes de la pub –, le propos dépasse le message originel de Maison close. « On brasse des idées, des images, et la représentation d’images qui appartient à ma sphère. En ce sens, l’image dépasse le sens initial du projet publicitaire, affirme Cédric Delsaux. Tout dépend du contexte, évidemment !

Si je fais cette photo, mais que derrière, je ne fais que des photos de femmes nues, ça n’a plus du tout le même sens. Ici, on voit bien que ce n’est pas le caractère érotique qui m’intéresse. Je crois qu’un photographe, à force de travailler toujours le même thème, définit son rapport au monde. »

Cédric Delsaux © Romain Bassenne

Cédric Delsaux

Né en 1974, Cédric Delsaux est l’exemple parfait du transfuge de l’art: ancien concepteur-rédacteur dans le monde de la publicité et photographe autodidacte, il navigue aujourd’hui avec aisance entre son travail de commande et son œuvre personnelle. Il signe des campagnes pour les plus grandes agences de pub (DDB, Euro RSCG, Publicis, Ogilvy, Young & Rubicam, BBDO, Leo Burnett, TBWA) et questionne à travers ses séries notre rapport au monde et les liens entre le réel et la fiction. Lauréat de la Bourse du talent en 2005, Cédric Delsaux est auteur de la très remarquée série Dark Lens.

BETC

La commande de l’affiche de la seconde saison de la série Maison close a été passée par la chaîne Canal+ auprès de l’agence de communication BETC, début décembre 2012. BETC est la première agence française du groupe Havas, dont Canal+ est l’un des clients historiques. BETC réalise 60% de son chiffre d’affaires avec des clients internationaux pour lesquels elle développe des stratégies de communication et de publicité sur l’ensemble des supports d’expression. Pour Bertille Toledano, qui a pris la vice-présidence en juin 2012, « BETC est l’agence qui a le mieux réussi à accompagner de grandes marques dans des stratégies de création de valeur ».

Didier de Faÿs

12/07/2013

Article initialement publié dans Workflow / Le Monde de la Photo / No 3 - Printemps 2013