Denis Dailleux. Les martyrs de la révolution égyptienne

Photographe français basé au Caire, Denis Dailleux construit avec patience un portrait inédit d'un pays surprenant et complexe.  Dans le cadre du Festival ManifestO à Toulouse, le photographe présente jusqu'au 6 octobre une série dédiée aux héros de la révolution égyptienne. Sensible et poignante, Mémoire d'une révolution est un document contre l'oubli. Interview. 

Photographie.com : Votre série Mémoire d'une révolution est un hommage aux martyrs de la révolution égyptienne... 

Je sais que le mot "martyr" gêne parfois les Français. Mais il faut savoir qu'en Egypte, tous les jeunes gens qui sont morts pendant la révolution sont considérés comme des martyrs. Un exemple très fort : au Caire, la station de métro qui avant portait le nom de l'ancien président Hosni Moubarak s'appelle maintenant la station des Martyrs. 

Les activistes ont déclaré la révolution, mais si elle a réussi, je pense que c'est grâce au courage des garçons des quartiers populaires.

© Denis Dailleux, Martyrs

Photographie.com : Vous avez réalisé ce travail un an après la révolution. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ?

J'étais au Caire pendant la révolution, et j'ai vu, autour de moi, des gens blessés, des gens en train de mourir. J'aurais pu témoigner à ce moment-là, mais je n'ai pas souhaité le faire. Tout le monde était en train de prendre des photos : les Egyptiens avec leurs portables, les photographes et les journalistes qui étaient présents à tous les coins de rue… Je ne voyais pas ce que je pouvais apporter de plus. 

Dès le lendemain des affrontements, j'ai vu des jeunes garçons des quartiers populaires arriver sur la place Tahrir avec des photos de leurs amis morts. J'ai décidé alors de rendre hommage à tous ceux qui sont morts pendant la révolution.  

 

Photographie.com : Qui sont les martyrs de la révolution ? 

Ce sont tous des garçons du peuple. (Nous avons essayé de photographier des gens un peu plus aisés, mais ils ont refusé de nous recevoir.)  

Ce sont des jeunes qui avaient des petits boulots ; ils étaient, pour la plupart, chauffeurs de taxi, et ils gagnaient entre 60 et 120 euros par mois. Ils sont donc allés défendre leurs idéaux, ils n'avaient rien à perdre. Ils sont tous morts le 28 janvier, lorsque les garçons du peuple se sont rassemblés autour des postes de police, et les policiers ont riposté en tirant à balles réelles. Certains sont morts en bas de chez eux, alors qu'ils étaient en train de filmer ce qui se passait. 

© Denis Dailleux, Martyrs

Photographie.com : A-t-il été difficile de convaincre les familles de témoigner ? 

J'ai fait ce projet avec Mahmoud, un jeune artiste égyptien que j'ai rencontré après la révolution et qui est malheureusement mort cet été. Il fréquentait beaucoup d'activistes, et c'est grâce à lui que nous avons pu obtenir une liste avec les familles des victimes. Les gens ont pratiquement tous accepté de nous voir. Ils étaient vraiment contents de notre présence, et heureux de pouvoir témoigner.   

 

Photographie.com : Quel est l'état d'esprit des familles aujourd'hui ? 

Les familles demandent vengeance. Ils ont eu de l'argent, pour qu'ils se taisent, mais ils n'ont pas pu être achetés. Personne n'a été jugé en Egypte, sauf le ministre de l'intérieur qui a été condamné à la prison à perpétuité. Tous les autres ont été relaxés. 

© Denis Dailleux, Martyrs

Photographie.com : Cette série est un travail de mémoire... 

J'ai fait ce travail tout seul, dans mon coin, mais l'idée c'était quand même de faire un livre, avec mes mes images et les textes de Mahmoud. Le livre devait d'ailleurs sortir chez La Martinière, mais il vient tout juste d'être annulé. Maintenant je suis en attente. Je voudrais également publier une version arabe du livre pour qu'on n'oublie pas ceux qui sont morts. Sans eux, il n'y aurait pas eu de révolution.

 

Propos recueillis par Roxana Traista

Mémoire d'une révolution est également présentée dans le cadre de l'exposition Egypte, claire et obscure. Photographies de Denis Dailleux, du 15 septembre au 22 décembre 2012, à la Bibliothèque départementale des Bouches-du-Rhône à Marseille.