Miquel Dewever Plana a travaillé dix ans sur les Indiens Lacandons au Chiapas au Mexique puis pendant cinq ans au Guatemala sur le phénomène de violence et notamment avec Alma, une jeune femme d’origine maya déracinée devenue marera (membre d’un gang, d’une mara).
À l'occasion du Festival L'Œil en Seyne, où il expose son travail sur les Lacandons, nous l'avons rencontré. Interview au Pacha des Sablettes.
Les Indiens Lacandons ou le phénomène de violence sont des sujets qui s'inscrivent dans la durée. Comment en revient-on ?
Lorsque l’on travaille pendant plusieurs années sur un sujet, on fini par faire partie de l’histoire que l’on souhaite raconter. Et forcément cela te change. Tu vois le monde autrement, tu vois la société autrement. Tu te rends comptes que les problèmes que tu vas photographier ailleurs, sont aussi les tiens. J’en suis persuadé : le phénomène de violence au Guatemala pourrait devenir le nôtre demain.
Pour rentrer dans une communauté Maya – notamment les Hach Winik1 (les Véritables Hommes) – il faut demander la permission, c’est comme rentrer chez quelqu'un. Et par respect il faut apprendre à t'adapter à un monde que tu as voulu connaître et dans lequel tu as souhaité vivre. Tu essayes, d'une certaine façon, de te déposséder de ta culture. Forcément avec le temps tu t’alimentes de ce qu'ils sont et tu adoptes certaines valeurs et principes qui font de toi quelqu’un d’autre. Je ne sais pas si tu deviens meilleur ou pas, mais tu reviens différent, tu deviens différent.

© Miquel Dewever Plana / VU
Pourquoi ce travail sur les Maras ?
J'ai travaillé pendant plusieurs années sur les conséquences du conflit armé dans les années 1980 au Guatemala, notamment sur les populations Mayas qui ont vécu un génocide. Cette guerre a fait près de 250 000 victimes. En 1996 des accords de paix ont été signés entre la guérilla et le gouvernement. Cela a ouvert la porte à un espoir démesuré pour la société civile. Mais 15 ans après, force est de constater que le pays vit une « autre guerre »2, tout aussi violente, faisant autant de victimes que durant le conflit armé. Il était donc logique pour moi que de vouloir travailler sur le phénomène de violence au Guatemala.
J'ai commencé ce travail fin 2007 sans savoir que cela allait me prendre cinq ans de ma vie. J'avais envie de comprendre pourquoi le Guatemala était retombé dans une autre guerre, pourquoi tant de jeunes n’ont, pour se sentir exister, qu’un langage : celui de l’extrême violence.
Pourquoi ce phénomène de violence au Guatemala pourrait-il être le nôtre demain ?
Alors que le projet était encore en cours, j’ai exposé ce travail en 2009 à Visa pour l'image, à Perpignan. Durant la semaine scolaire j’ai reçu une multitude de classes, avec des élèves qui avaient 12,14 ou 17 ans et qui ne connaissaient strictement rien au Guatemala et ne montraient que peu d’intérêt pour en savoir plus. Et pourtant, en les observant regarder l'exposition et en écoutant leurs commentaires je voyais que chaque photo faisait écho à leur réalité, à leur quotidien. C'est alors que j’ai réalisé que la violence qui sévit au Guatemala pourrait être la nôtre demain. D’ailleurs notre actualité nous montre qu’elle est déjà la nôtre. En effet, dans certains quartiers défavorisés, nombreux sont ceux qui subissent cette violence au quotidien.
Le web-documentaire Alma, une enfant de violence3, que j’ai réalisé avec la journaliste Isabelle Fougère et produit par Upian, Arte et l’Agence VU, nous dévoile l’histoire d’Alma2 : Son témoignage nous raconte sa vie et ses années au sein d’un des gangs les plus violents du Guatemala. Je suis convaincu que ce webdoc devrait devenir un outil pédagogique non seulement auprès des jeunes pour qu'ils fassent un travail de réflexion autour de la violence, mais aussi auprès de leurs professeurs, des parents et de nos politiciens qui, parce que soucieux de rester politiquement incorrects, ne veulent pas se poser les bonnes questions, et ne font face à cette réalité que lorsque des faits divers, comme celui survenu à Echirolles, après l’assassinat de Kevin et Sofiane, marquent l’opinion publique.
Quelles sont les bonnes questions ?
Mon travail est de faire un constat. Si, de ce constat, naît un travail de réflexion, tant mieux. Ce n’est pas à moi de poser les bonnes questions, ni de trouver les bonnes réponses. Mais je suis convaincu que le problème est profondément social. Et ce que vivent les jeunes au Guatemala me fait penser de plus en plus à ce que vivent les familles de nos quartiers défavorisés.
Moi je suis d’une génération qui justement pouvait rêver d'un avenir meilleur. Meilleur que celui de nos parents. Ce n’est plus le cas pour les jeunes d’aujourd’hui. Et je ne fais pas référence qu’aux jeunes des quartiers sensibles. En période de crise, on coupe les budgets au ministère de l'Éducation, celui de la Santé, au ministère de la Culture, alors que ce sont justement ces trois ministères qu'il faudrait protéger au maximum ! La classe moyenne s’appauvrit de jour en jour et seuls les enfants de parents aisés pourront recevoir une bonne éducation dans une école privée, auront accès à des soins de qualités dans des cliniques privés, etc. Et cette impossibilité de se projeter dans l’avenir provoque un énorme malaise chez les jeunes qui souvent se transforme en une haine immense contre tout et tous.

© Miquel Dewever Plana / VU
Il y a un parallèle entre le Guatémala et notre société ?
On a l’habitude d’avoir un regard souvent méprisant ou condescendent sur ces sociétés latino-américaine, les considérant comme des sociétés sous-développées, sans nous rendre compte que nous tendons à devenir comme elles, c’est-à-dire des sociétés à deux vitesses : une minorité très riche et une énorme majorité de pauvres, avec une classe moyenne marginale.
Cela va générer, je me répète, énormément de violence chez ces jeunes qui ne se reconnaissent absolument pas dans cette société qui les nie. Et c'est exactement ce qui s'est passé au Guatemala. Ces jeunes qui sont nés dans des quartiers populaires, dans des bidonvilles, se sentent totalement exclus par la société, par les gouvernements. Ils se sont alors appropriés leurs quartiers, qu’ils contrôlent et dont ils tirent des bénéfices grâce à des commerces illicites. Et ces quartiers deviennent des zones de non-droits – phénomène que l'on commence à connaître aussi chez nous. Il y a des quartiers où la police, les pompiers, les ambulances ne peuvent plus entrer. Lorsque des quartiers ne sont plus contrôlés, c'est la porte ouverte aux trafics de drogue, aux trafics d'armes...
Alma nous parle de nos banlieues ?
Plutôt qu’écouter le témoignage d’une victime on a choisi le parti pris de faire parler quelqu'un qui a été une meurtrière, qui a utilisé la violence comme langage, pour exister… Mais ce qui nous intéressait était de montrer qu’avant de devenir cette meurtrière, elle avait été victime de toute une série de violences sociales. Sans jamais justifier ses faits, on comprend son cheminement psychologique et pourquoi elle était disposée à tuer pour recevoir l’amour de son gang. Si elle avait été seule à agir de la sorte on pourrait penser qu’Alma est une psychopathe, mais des Alma il y en a des milliers au Guatemala. Comment une société a-t’elle pu engendrer, ou transformer, ces enfants de la sorte ? Faire parler Alma, c’est faire parler tous ces jeunes qui ne se reconnaissent pas dans cette société, dans notre société. Son histoire personnelle est une histoire universelle.
C'est d'autant plus intéressant que l’histoire d’Alma fait écho à une réalité chez nous. Alma est d'origine indienne, elle est maya. Ses parents ont migré pour des raisons économiques mais aussi pour des raisons politiques, puisque la région dans laquelle ils vivaient a souffert de massacres perpétrés par l’armée durant le conflit armé des années 1980. Ils ont migré vers la capitale, vers un territoire qu’ils ne connaissaient pas, et se sont installés dans un terrain vague qui est vite devenu un bidonville. Alma a grandi dans cet univers, dans une bicoque, faite de plastique et de cartons, sans électricité, sans eau, sans route. Elle a perdu son identité maya. Elle ne parle plus la langue de ses parents. Elle n'est ni 'ladino' (métis), ni maya, elle est un entre-deux, une identité floue. À 14 ans elle a du arrêter l'école alors qu'elle était une très bonne élève parce que sa mère n'avait pas les moyens de lui payer des études.
C'est un peu ce que vivent les jeunes, chez nous, les deuxième ou troisième générations de migrants. Ils ne se sentent pas d'ici mais ne sont pas de là-bas non plus. Utiliser ce wedoc, comme outil de réflexion, sera d’autant plus intéressant qu’il ne stigmatise aucune population française, aucune culture, communauté ou religion, et pourtant, nos jeunes vont pouvoir se reconnaître en elle, s’identifier à elle. Et cela facilitera le dialogue entre tous.

© Miquel Dewever Plana / VU
Il y a une rédemption d'Alma ?
C’était important pour Alma de pouvoir parler, de pouvoir confesser. Nous en avons beaucoup discuté, elle a beaucoup réfléchi, avant d’accepter l’idée d’écrire un livre sur sa vie, dans un premier temps, et après le projet de faire un Web documentaire. À certain moment, nous avons même essayé de l'en dissuader pour les risques qu'elle court. Mais c'était son souhait que de le faire et à visage découvert. Parce qu'elle veut que ce témoignage puisse sauver d'autres jeunes, qu'ils ne suivent pas son parcours. Parce que c'est un chemin sans issue. La seule issue, c'est le cimetière où la prison. Elle s'en est rendue compte trop tard, mais aujourd'hui, cela fait partie de son chemin de rédemption que de vouloir parler, devenir utile. Elle est en phase de « reconstruction ». Elle sait qu’elle ne pourra jamais oublier l’Alma d’hier, mais elle veut devenir une autre Alma, en se faisant une place dans la société. Peut-être, grâce aux études qu’elle a repris, en devenant un jour psychologue pour aider d’autres enfants à risque.
Propos recueillis par Didier de Faÿs lors du Festival L'Œil en Seyne.
1- hach winik, Photographies et texte de Miquel Dewever-Plana, nouvelle de Paul Bowles, 144 pages, Éditions le bec en l’air.
2- Alma, texte d’Isabelle Fougère et photographies de Miquel Dewever-Plana, 120 pages, Éditions le bec en l’air.
3- L’autre guerre, textes et photographies Miquel Dewever-Plana, 304 pages, Éditions le bec en l’air.
Alma, une enfant de la violence, de Miquel dewever-Plana et Isabelle Fougère. En ligne le 25 octobre sur alma.arte.tv et sur la chaine Arte, la version télé, le 1er novembre à 23h15 (et en replay pendant une semaine).