Le Festival International Photoreporter se tiendra jusqu'au 11 novembre en Baie de Saint-Brieuc en Bretagne. Inédite en France et dans le monde, la manifestation s'est créée autour de l'idée qu'il était possible de mobiliser les acteurs privés pour la réalisation de reportages photo. Didier Rapaud, directeur artistique, s'exprime sur les particularités du festival.

La Russie de Poutine © Antoine Gyori
Photographie.com : Vous déclarez, dans un article, que lorsque le directeur du festival, Alexandre Solacolu, vous a fait part de son projet, vous étiez "très sceptique." Un festival qui finance la production des reportages exposés, cela vous semblait impossible...
Il est vrai qu'au début, lorsqu'on est venu me proposer le projet, j'étais assez circonspect, parce que trouver de l'argent parmi les entreprises privées pour financer la production des photoreportages me paraissait irréalisable.
Très vite, j'ai été séduit par l'énergie autour du projet : pas uniquement celle d'Alexandre, mais également celle de toute l'agglomération de Saint-Brieuc. J'ai rencontré les entrepreneurs, les chefs d'entreprise, qui nous ont énormément soutenus. Ce sont aussi bien les très petites entreprises (ce qu'on appelle les TPE), que les entreprises de taille moyenne et les grandes entreprises (GDF Suez, Credit Agricole, etc) qui nous ont aidés. Le bouche à l'oreille a très bien fonctionné, et la plupart d'entre elles sont venues facilement vers nous. Certains entrepreneurs ont encore des doutes encore, et n'ont rien donné cette année, mais je pense qu'ils envisagent de participer à l'événement l'année prochaine. Aujourd'hui, je sais que j'ai bien fait de m'engager dans ce projet, puisque nous avons réussi à trouver l'argent qu'il fallait. Le défi a été relevé.
Photographie.com : Vous avez reçu cette année, suite à l'appel à projets, près de 300 propositions de 40 pays. Parlez-nous de la sélection...
Pendant la première phase de sélection, j'ai enlevé tous les photographes amateurs et les sujets qui me paraissaient non-réalisable. J'ai donné près de 200 dossiers au jury, qui a pu analyser les sujets proposés, mais aussi les budgets demandés. Ils ont identifié les sujets les plus intéressants, et ont essayé de faire en sorte qu'il y ait un équilibre entre les sujets (on ne voulait pas que de sujets dures, violents, etc). Chaque membre du jury a fait une sélection d'une quinzaine de projets, et le choix final s'est fait très rapidement.
Photographie.com : Jean-François Leroy, directeur du festival Visa pour l'image, a été le président du jury...
Son soutien est très important. Il était vital pour nous que dès la première année, le président du jury soit incontestable. Sa participation a beaucoup rassuré les photographes, parce qu'ils se sont dit : si Leroy est là, c'est sérieux !
Photographie.com : Quel soutien avez-vous apporté aux photographes pendant la réalisation de leurs projets ?
Les photographes ont été libres de faire le travail qu'ils avaient envie de faire, je ne me suis jamais permis d'intervenir dans la réalisation de leur sujet. Je n'étais pas leur rédacteur en chef. S'il y en avait un qui se posait des questions, sur le sujet, sur les difficultés qu'il rencontrait sur le terrain, il m'appelait et on essayait de trouver une solution ensemble. Par contre, nous avons fait la sélection des photos ensemble (sauf les Américains) : chaque photographe est venu avec près de 80 photos, et ensemble nous avons choisi 30-35 images.

© Jim Brandenburg
Photographie.com : Parlez-nous de la programmation. Sous quel signe se trouve l'édition 2012 ?
À part Jim Brandenburg, qui a photographié la Bretagne, tous les autres photographes ont proposé des sujets en lien avec l'actualité. Olivier Jobard a documenté le quotidien des travailleurs vivant dans des conditions précaires ; Gaël Turine a photographié le mur qui sépare le Bangladesh de l'Inde ; Cédric Gerbehaye s'est rendu en Belgique à la rencontre de l"homo belgicus", afin de savoir si la séparation le nord et le sud est vraiment inévitable… On y retrouve, dans ces travaux, tous les problèmes actuels de notre planète : l'immigration, la division nord-sud, la menace écologique. La plupart de ces reportages ne sont pas d'une gaieté folle, mais ils reflètent le monde aujourd'hui.

© Claudine Doury
Photographie.com : Vous exposez Claudine Doury et son travail sur les nuits blanches, des États Baltes à la Russie...
Claudine Doury a travaillé effectivement sur les fêtes organisées par les peuples du nord pour célébrer le retour à la lumière. Ces fêtes païennes, qui ont été interdites pendant le régime soviétique, attirent aujourd'hui beaucoup de gens, et Claudine nous propose un travail très personnel, très poétique, très beau.
Photographie.com : Vous présentez également le travail d'un photographe d'origine chinoise, Zeng Nian...
Zeng Nian revient dans son pays d'origine après 16 ans d'exile, afin de continuer son travail sur le barrage des Trois Gorges. Il retourne sur le site de ce barrage qui a engendré énormément de problèmes, et retrouve la trace des travailleurs et des familles qu'il avait rencontrés en 1996.
Cette année, nous n'avons pas vraiment touché l'Asie de l'Est, l'Amérique du Sud ou l'Australie ; j'espère que l'année prochaine on aura plus de propositions venant de ces régions.
Photographie.com : À qui s'adresse le festival Photoreporter ?
Le festival s'adresse notamment au public qui viendra découvrir des photographes qu'il ne connait pas forcement, mais aussi aux professionnels. Le but c'est que cette agglomération s'intéresse de plus en plus aux photographes et au photojournalisme.
Je compte beaucoup sur les rencontres avec les scolaires, sur les débats que nous allons organiser. Je reprends un vieux thème qui me tient à coeur : dans ce monde, on lit de moins en moins, on achète de moins en moins de livres, de journaux, et je pense que la photo est l'élément moteur pour entrainer les gens vers la lecture.

© Zeng Nian
Photographie.com : Ce genre de festival peut-il être reproduit ailleurs ?
J'espere que ce genre de manifestation sera copiée dans d'autres régions de France et du monde. La réponse des entrepreneurs de l'agglomération de Saint-Brieuc a été remarquable, car ils ont tous une passion incroyable pour leur pays. Je ne sais pas si ce genre de festival serait possible dans le sud ou dans l'est. Je pense que le festival Photoreporter est unique au monde, reste à savoir si on peut le reproduire ailleurs.
Photographie.com : L'avenir de la profession ?
Je suis un éternel optimiste, même si depuis quelques années, beaucoup de magazines prennent la photo comme une illustration du texte. Je pense qu'ils font une erreur. Cette crise va peut-être donner envie aux journaux de revenir aux sujets photo. Je peux vous donner l'exemple d'un journal flamand, qui a été créé il y a quelques années, et qui est passé à 300 000 exemplaires grâce à la photo. C'est la preuve que la photo est un argument de vente pour les magazines.
Propos recueillis par Roxana Traista
25/10/2012

© Cédric Gerbehaye