Elisabeth Blanchet. Des chateaux pour le peuple

Construites par les prisonniers de guerre après 1945 pour accueillir les anciens soldats et leurs familles, les maisons préfabriquées situées en Grande Bretagne sont aujourd'hui menacées de démolition. La photographe Elisabeth Blanchet, qui photographie les quartiers de préfabriqués et leurs habitants depuis de nombreuses années, explique l'amour des Britanniques pour ces vestiges du passé. 

© Elisabeth Blanchet

Photographie.com : Cela fait plus de dix ans que vous photographiez les maisons préfabriquées en Grande Bretagne. Comment ce projet a-t-il commencé ?

J'ai toujours été intéressée par les gens qui vivent dans des habitats différents. En 2001, je venais d'arriver à Londres et une de mes copines qui habitait dans le sud de la ville m'a dit : "C'est marrant, près de chez moi, il y a des sortes de mobile-homes qui ont l'air fixés au sol... et des gens vivent dedans". Je suis allée faire un tour et je me suis rendu compte qu'il s'agissait de préfabriqués, et qu'ils dataient de l'après-guerre. 

J'ai toqué à une porte et un vieux monsieur charmant m'a invitée à prendre un thé. Quand il a su que j'étais originaire de Normandie, il m'a raconté qu'il avait fait le débarquement et il a commencé à me raconter l'histoire des préfabriqués en Grande-Bretagne : quatre années de bombardements intenses avaient conduit le pays à une grande crise du logement. Il fallait y remédier rapidement, d'où le bourgeonnement de quartiers de préfabriqués dans la majorité des villes du Royaume-Uni, principalement celles qui furent le plus bombardées. 156 000 préfabriqués furent érigés, destinés en majorité à de jeunes familles dont les maris revenaient de la guerre.

Ce qui me fascine, c'est le fait que ces préfabriqués étaient considérés comme une solution temporaire (ils étaient supposés durer pas plus d'une dizaine d'années). Près de 70 ans plus tard, des milliers de préfabriqués sont toujours là, et leurs habitants se battent pour les garder. Ces petites maisons sont menacées car la plupart du temps, elles occupent un grand espace - un jardin les entoure, ce qui est très rare en Grande Bretagne -, très convoité par les autorités locales (qui pourraient construire deux ou trois logements sur plusieurs étages à la place d'un seul préfabriqué, sur des terrains qui bien entendu ont pris une valeur énorme depuis 1946.). Aussi, certains prefabs sont en fin de vie : on y a froid en hiver, chaud en été, et l'humidité est omniprésente. 

© Elisabeth Blanchet

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Photographie.com : Quelle est votre relation avec les habitants ? Qui sont-ils ?

J'ai une excellente relation avec les habitants des préfabriqués, que je connais depuis plus de dix ans (certains sont malheureusement morts). Ce sont en majorité des personnes âgées qui n'ont jamais voulu déménager de leurs préfabriqués ou en tout cas de leur quartier de préfabriqués. A chaque fois que j'y vais, je passe de bons moments avec eux. Ils sont toujours charmants, courtois, et m'ouvrent toujours leurs portes.

Je pense notamment à Eddie O'Mahony, qui est le plus vieil habitant du quartier de préfabriqués de Catford dans le sud de Londres. Il est arrivé dans son préfabriqué en juin 1946 et ne l'a jamais quitté. Je l'ai photographié plusieurs fois, et filmé récemment. Il a acheté son préfabriqué il y a une vingtaine d'années et m'a dit un jour : "Je n'échangerais pas mon préfabriqué pour Buckingham Palace, même si la reine était comprise !". Je pense également à Ted, qui répare et collectionne les vieilles radios ; Christine qui peut parler de ses chats pendant des heures, et Margaret de son jardin...

© Elisabeth Blanchet

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Photographie.com : Ces préfabriqués ont une importante valeur historique et sociale, en dépit de leurs défauts... 

Ces maisons étaient appelées à l'époque "palaces for the people", des chateaux pour le peuple ! C'est assez éloquent. En effet, pour les familles qui sont arrivées pour vivre dans les préfabriqués, ils étaient synonymes de luxe. Issues de milieux ouvriers ou "working class", ces familles étaient habituées à partager une maison avec les parents ou les beaux parents, à ne pas avoir d'eau chaude, et à devoir aller aux toilettes au fond du jardin. Tout d'un coup, ces gens avaient une petite maison rien que pour eux, avec de l'eau chaude, des toilettes à l'intérieur, une cuisine équipée avec un réfriférateur - grand luxe à l'époque - et un jardin tout autour ! 

Le préfabriqué était donc un vrai petit palace et toutes ces familles aux mêmes origines sociales, avec des enfants en bas-âge (qui ont pu grandir ensemble), étaient toutes logées à la même enseigne. De plus, les quartiers de préfabriqués ont été construits avec des petits passages juste assez larges pour laisser passer les piétons, ce qui leur donne un air de village de vacances. Le fait qu'il n'y ait pas d'étage renforce cette impression. Un véritable esprit de communauté est né du design même des préfabriqués et des quartiers ainsi que des origines similaires des familles. Une véritable vie de quartier a perduré dans les préfabriqués pendant des décennies : concours de jardins, déjeuner pour le jubilé, etc...

Photographie.com : Votre nouveau projet de crowdfunding Prefabs - palaces for thé people vise à documenter la vie des habitants des préfabriqués avant leur démolition...

Je souhaite pouvoir continuer à photographier les gens des préfabriqués tant qu'ils sont encore chez eux. Ce sont leurs histoires qui m'intéressent et en documentant leur vie, je compte essayer de répondre à la question : pourquoi les habitants des préfabriqués les aiment-ils autant ? Ma démarche va au-delà de la photo, car elle inclut non seulement des photos mais aussi des films, des interviews et aussi des archives personnelles que les habitants des préfabriqués veulent bien me laisser utiliser. L'idée étant aussi de commencer à construire une archive dédiée aux préfabriqués qui sera présentée sur le web. 

Le projet emphas.is concerne le quartier de Catford dans le sud de Londres et constituera le premier "chapitre" d'un film et d'un web-documentaire plus vaste (un tour des préfabriqués du Royaume-Uni, qui documentera les derniers quartiers et communautés de préfabriqués du Royaume-Uni). Faire appel à emphas.is me permet de le démarrer la première partie de mon projet, tout en cherchant des financements institutionnels pour la suite.

Propos recueillis par Roxana Traista

Pour plus d'infos et pour souenir ce projet, rendez-vous sur emphas.is.

23/10/2012

© Elisabeth Blanchet

© Elisabeth Blanchet

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