Fabien Delage : "La nouvelle photographie érotique, c’est la liberté de photographier des modèles avec des codes nouveaux"

Colorée, légère et drôle, la photographie érotique du jeune artiste Fabien Delage s'inscrit bien dans l'air du temps. Solidement ancrée dans le nouveau courant du pop érotique, sa série The Drift se moque des références et propose un nouveau regard sur un style photographique que l'Internet a mis à rude épreuve ces dix dernières années. Interview. 

© Fabien Delage 

Photographie.com : On vous appelle souvent The Wondermaker : vous êtes artiste urbain, dessinateur et photographe. Quelle a été la genèse de votre série érotique The Drift 

En tant que graphiste, j’ai toujours fait de la photo de tous les genres, mais j’affectionne particulièrement les styles épurés, naturels et authentiques. Il y a une certaine puissance dans la photographie amateur assumée. Une photographie qui ne se prend pas la tête, soudaine, brutale et inattendue a toujours retenu mon attention plus que n’importe quel cliché de mode, portrait ou mise en scène artistique. 

J’ai donc fait plusieurs petites collections sur ce concept "pris sur le vif", en associant cet esthétique à la sexualité. Après avoir utilisé 35 photos venant de différentes séries pour un set de trading cards, j’ai jugé que la série The Drift méritait d’être montrée en galerie parce qu’elle pouvait répondre aux attentes des amateurs de photo érotique new génération ; c’est une série fun et légère qui ne tombe jamais dans le vulgaire. Je veux montrer qu’on peut porter un regard différent sur la nudité, qu’on peut mettre en scène le désir avec des codes nouveaux, loin des nus académiques, avec humour et dérision bien entendu.

© Fabien Delage

Photographie.com : Ce travail s'inscrit dans le pop érotique… Quelles sont les principales caractéristiques de ce courant artistique ?

Le courant pop érotique est assez vague, car c’est assez nouveau - surtout dans le style photographique. Il y a néanmoins certaines récurrences qui peuvent le caractériser, par exemple dans la manière de mettre en scène la femme. Elle est toujours "sublimée" dans un décor coloré proche du cartoon, ou entourée de mobilier design retro flashy. 

Les décors sont souvent composés avec des formes rondes ou des matériaux gonflables aux couleurs vives et le modèle est la plupart du temps incrusté dans l’image par un collage ou un montage photo. L’ajout d’effets grossiers et kitch comme des duplications de silhouette avec des teintes différentes ou des lumières disco est également assez courant. L’objet pop, le détail issu de la culture populaire, le clin d’œil moderne : ce sont des éléments communs à tous les artistes de la petite école du pop érotique.

© Fabien Delage

Photographie.com : Quelles sont vos sources d'inspiration ?

En photographie, je puise mon inspiration dans tous les thèmes qui m’intéressent et que je traite avec passion dans mes divers travaux graphiques. Il s'agit de tout ce qui est lié à la société de consommation : les "collectibles", la junk food, les comics, le street art, la typo mais aussi les films, les classiques, les films d’horreur… J’aime les divertissements hauts en couleur et je pense que cela se voit dans mes photos.

Photographie.com : Parlez-nous de ces photos… Qui sont ces personnages, comment organisez-vous les prises de vue, et surtout, qu'est ce qui est vrai et qu'est ce qui est faux dans votre univers ?

Ces photos sont des fragments de vie. Le spectateur est placé en position de voyeur malgré lui et espionne des situations, des souvenirs, des moments intenses de vie. Les personnages mis en scène existent forcément quelque part, ils représentent la nouvelle génération, celle de l’excès et de la transgression. De jeunes individualités inconscientes et survitaminées qui font ce qu’elles veulent en profitant de la vie sans pudeur, voilà ce que propose The Drift

Les prises de vue se font assez facilement, les locations sont définies avec le modèle. J'utilise une micro pro, un ou deux spots additionnels, quelques gadgets pour refroidir la lumière de temps en temps. Je ne storyboard jamais rien, le cadre se fait une fois sur place. 

© Fabien Delage

Je suis plus graphiste que photographe, et tout le mérite revient à Evelyne Phan, qui m’assiste en communicant avec les modèles, en prenant en charge l’aspect administratif, en me conseillant et me rassurant dans mes choix durant le shooting. Sans elle, ce projet n’aurait jamais vu le jour. 

Les lieux sont bel et bien réels et les situations véritables. En baissant l’exposition naturelle de l’image et en augmentant la lumière d’appoint pour compenser, on obtient, selon un traitement particulier préalable, des traits très marqués et une grande netteté, proche du dessin. Les éléments et les modèles se détachent alors totalement du fond avec un fort contraste, ce qui donne une impression de trucage alors que tout est bien vrai. J’aime cette illusion authentique. Bien sûr, je m’autorise malgré tout quelques détourages, ce qui me fait encore plus coller au contexte pop érotique ! Pour résumer, tout est vrai et tout est faux en même temps… 

© Fabien Delage

Photographie.com : On dit souvent que la pornographie véhiculée par l'internet a failli tuer la photo érotique...

Il est vrai qu'avec l'internet, la photographie porno inonde nos écrans et est devenue très courante, presque banalisée. N’importe quel couple amateur qui se prend en photo peut s’exhiber sur le web, le nu devient alors omniprésent, traité de toutes les manières, si bien que l’on ne sait plus distinguer l'érotique du pornographique. 

Pourtant la différence entre les deux est flagrante. La photo érotique joue sur les émotions, sur la stimulation psychologique en s’intéressant à la beauté, aux formes, à la sensualité. La lumière, le cadre, la composition, le traitement créatif apporté au sujet, fait d’une photo sexy une photo érotique. La pornographie est crue, dénuée de tout effort artistique, il s’agit d’une imagerie sexuelle trop explicite pour être intéressante. Le photographe érotique fait naître le désir chez l’observateur par un subtil travail sur le non-dit et l’implicite alors que le photographe de porn se focalise sur une scène concrète et réduit la sexualité à une mécanique physique. Et c’est de plus en plus courant… Heureusement que certaines personnes continuent de porter un regard artistique  sur le corps nu en privilégiant le beau et en s’efforçant de rappeler les différences entre érotique et pornographie… 

© Fabien Delage

Photographie.com : Vous êtes aussi considéré comme l'un des représentants de la nouvelle photo érotique. A quoi la reconnait-on ? Y-a-il des résistances dont vous êtes conscient ? 

La nouvelle photographie érotique, c’est d’abord la liberté de shooter des modèles et des situations avec une esthétique et des codes différents, délaissant les nus en noir et blanc formels pour quelque chose de plus vivant, de plus contemporain, de plus attractif. Il y a une dizaine d’années, très peu de photographes mettaient en scène des personnages qui regardaient l’objectif par exemple. Aujourd’hui le regard objectif, les sourires, le sexy sont devenus chose courante dans la vie quotidienne, et ce sont des idées que les photographes érotiques aiment s’approprier à leur manière, et ils sont nombreux ! 

J’aime la couleur en photo, surtout dans l’érotique, et pour moi les principaux représentants de la nouvelle photo érotique sont Alethea Austin, Lisa Boyle,  Susan Egan, Naomi Harris,  Ivana Ford… Que des femmes ! Pour les hommes il y a bien sûr Bob Coulter, Mike James, Olaf Martens, Terry Richardson, Tony Stamolis, Yasuji Watanabe, Roy Stuart… 

© Fabien Delage

Mais bien sûr, comme tout artiste, je me heurte à certaines résistances, je m’impose certaines limites pour ne pas basculer du côté obscur de l’érotisme. Il m’est arrivé d’être contacté par une société de pornographie qui souhaitait que je réalise une série de clichés explicites avec ma "touch glam et colorée" pour leur site internet afin de donner une dimension artistique à ce qui n’en avait pas. A ce jour, je m’y refuse toujours. Je préfère me focaliser sur la femme. Quand les modèles masculins s’en mêlent, cela devient tout de suite quelque chose de très différent… 

Il est vrai qu’en France, même s’il n’y a quasiment plus aucune censure, il y a peu d’ouvrages sur le sujet, peu d’expos. Les Français sont peut être trop frileux, mais c’est surtout que les éditeurs français, galeristes et autres professionnels de la photo ne prennent pas assez de risques. Il y a toujours ce tabou, cet aspect fermé et sulfureux du nu, cet aspect interdit, dangereux et vulgaire. On ne propose pas assez d’érotique aux amateurs d’art en France. La plupart des représentants du courant sont américains, il faut donc croire que, malgré leur pudeur, les Etats-Unis sont plus ouverts que nous et plus habitués à la nudité dans l’art. Le public français aime autant la photographie érotique que le public des autres pays, c’est juste qu’on ne lui propose pas assez de choses, cela prendra le temps qu’il faudra…

© Fabien Delage

Photographie.com : Y-a-il un photographe érotique que vous admirez particulièrement ?

Il y en a énormément, je me nourris du travail des autres, tout est bon à prendre pour l’inspiration. Mais j’admire tout spécialement Roy Stuart car il a ouvert la porte à tous les autres. Il a osé afficher la nudité et le sexe avec classe, propulsant ainsi la photographie érotique au rang de photographie d’art. J’aime également beaucoup Richardson pour son cynisme hardcore et son "je m’en foutisme"… J’aimerais, si je continue sur cette voie, que mes photos soient un mélange de ces deux styles totalement différents : la propreté et la finesse de Stuart et la folie ravageuse et décadente de Richardson.

Propos recueillis par Roxana Traista

© Fabien Delage

Fabien Delage : The Drift. Expo Photo Pop Erotic. Du 5 avril jusqu'au 5 mai 2012 à la Urban Gallery Paris. 163 Bd du Montparnasse Paris 6e. 

 

Commentaires

Portrait de niamien williams

J'suis très satisfait des photos car je débute dans la métier et vraiment c'est une nouvelle figure pour moi j'aimerai un jour faire ce genre de photos