Fabrice Guyot présente Coiffure pour dames

A l’occasion de son exposition à la Fnac Lyon Bellecour, nous avons interrogé Fabrice Guyot sur son incursion dans le monde des salons de coiffure fréquentés par les vielles dames. Colorée et optimiste, sa série photographique montre une vision décalé de la vieillesse.  

  

© Fabrice Guyot

Photographie.com : Vous avez été correspondant en Afrique de l'ouest, vous avez travaillé pour le monde de la publicité, ainsi que pour la presse. Comment le projet Coiffure pour dames est-il né ? Comment l'avez-vous financé ?

Il y a cinq ans, la journaliste Claire Judrin est venue présenter le sujet des salons de quartier à la rédaction de Marie Claire, et ma série est née suite à ce reportage. Compte tenu des délais de réalisation toujours très courts des magazines, nous avons décidé de poursuivre ce projet en dehors de toute commande. Il y a eu ensuite un long travail de repérage, car je voulais capturer une cohérence entre le décor et les clientes – parce que beaucoup de ces salons avaient été rénovés, le lien qui unissait ces dames et leur salon avait été rompu.

Je voulais aussi saisir les instants d'intimité entre ces dames, et d'abandon construit au fil des années entre elles et leur coiffeuse. Je voulais montrer, dans leurs corps et dans leurs gestes, le passage du temps, mais aussi la coquetterie et la séduction qui sont toujours présentes, l'éclat des regards malgré la fatigue des corps. 

Au bout d'un certain temps, les clientes se sont habituées à ma présence, et elles ont fini par lâcher prise, et me faire confiance.

Mais cette série n'est pas un sujet sur la coiffure ; c’est plutôt la description d'un univers en marge, décalé et un peu en dehors du temps. Il y a beaucoup de solitude dans la vie de ces dames, les maris sont partis et les enfants vivent souvent loin d’elles. Mais dans leurs salons de coiffure, elles retrouvent toujours leurs amies. Les habituées viennent depuis 30 ou 40 ans ; la patronne a souvent vieilli avec elles, elle a vu grandir les enfants, les petits enfants, et a su garder les secrets de chacune.

J'ai eu l'occasion de faire deux reportages dans des centres pour les malades alzheimer et ce que j'y ai vu m'a un peu glacé, il y a même des photos que je me suis refusé de faire. Dans les salons de coiffure, j'ai été séduit par la gaîté et l'humour des clientes. La mort y est présente aussi, mais elle provoquait chaque fois beaucoup de tendresse, plus que de la tristesse. J'ai eu l'impression que la mort était acceptée.

Pour le financement, la question ne s'est jamais vraiment posée. Je n'avais pas envie de perdre du temps à la recherche de bourses. En plus, j'aurais eu du mal à expliquer ce que je voulais faire : au début, je sentais seulement qu'il y avait "quelque chose". Même si j'ai travaillé en argentique, ce qui implique des coûts assez importants, tout cela s'est dilué sur les cinq années durant lesquelles j'ai travaillé.

© Fabrice Guyot

Photographie.com : Comment les prises de vues se sont-elles déroulées ? 

La première année, à part les deux ou trois photos réalisées au début, il ne s'est pas passé grand-chose. J'y ai passé beaucoup de temps, mais je n'arrivais pas à trouver le bon rythme, la bonne respiration. Il faut dire aussi que l'approche a été assez longue, ce n'était pas évident pour elles de se faire photographier avec des bigoudis sur la tête, surtout par un homme. J'ai dû aussi choisir les dames les plus intéressantes ; comme elles avaient leurs habitudes, au bout de quelques mois je savais dans quel salon je devais aller, qui j'allais voir et surtout quelles robes elles allaient porter.

J’ai eu besoin de beaucoup de temps, parce qu’il fallait avant tout qu’elles comprennent ce que je venais faire. J'ai donc commencé par des plans larges, sans trop isoler les visages, et je leur ai apporté des tirages. Progressivement, elles m'ont laissé faire les images que je voulais, tout en me disputant gentiment quand elles trouvaient que l'on voyait un peu trop leurs rides.

La couleur est un élément important dans ma série, d'où le choix de réaliser les prises de vues en fonction des saisons, et de la façon dont la lumière pénétrait dans les salons. 

© Fabrice Guyot

Photographie.com : Y-a-il un épisode qui vous a particulièrement marqué ? 

J’étais un jour dans l’un des salons où j’ai passé beaucoup de temps. Alors qu'il y avait un moment de silence, madame Marie, une habituée, nous dit "Tiens! Aujourd'hui c'est l'anniversaire du jour où j'ai perdu ma virginité ". J'ai compris ce jour-là qu'il n'y avait que le corps qui vieillissait. 

Photographie.com : L'exposition est accompagnée par les textes de la journaliste Claire Judrin. Comment cette collaboration s'est-elle déroulée ? 

Durant la première année, Claire et moi nous avons travaillé conjointement, nous avions ce qu’on pourrait appeler un droit de regard sur le travail de l'autre. Je travaille souvent comme cela lors de mes commandes pour les magazines, parce que je sais qu’en voulant trop rechercher certaines photos, on se ferme à d'autres approches. Et même si je n'étais pas toujours d'accord, les avis de Claire m'ont permis au début de réfléchir sur la direction à prendre. Au bout d'un certain temps, Claire a eu assez de matière pour commencer à écrire et j'ai continué seul.


© Fabrice Guyot

Photographie.com : Qu'est-ce que cette exposition à la Fnac signifie pour vous ?

Une librairie à Paris a exposé pendant quelque temps ces images, et le sujet a eu des parutions en France et à l'étranger. Je souhaitais avec Claire en faire un livre, mais tous les éditeurs que nous avons contactés n'ont pas été convaincus. L'exposition organisée par la Fnac Lyon Bellecour apporte une très grande visibilité à ce projet, et nous en sommes très contents. 

Je voudrais remercier la responsable de la communication de la Fnac de Lyon Bellecour, qui a fait en sorte que cette exposition existe. 

Propos recueillis par Roxana Traista


Plus d’infos sur www.fnac.com