Enfant de la guerre d'Algérie, Farida Hamak a placé les grands conflits des pays du Moyen Orient au coeur de son travail. Poétiques et sensibles, ses images questionnent les conséquences de la guerre sur une population fragile et souvent démunie. A l'occasion de son exposition Traces à la Galerie Regard Sud à Lyon (jusqu'au 3 novembre 2012), la photographe s'exprime sur son travail et sur l'émergence des artistes arabes dans le monde de l'art.

Série Palais Dahesch, Traces, 2004, Borj Al Murr, © Farida Hamak, Beyrouth
Photographie.com : Vous abordez souvent la guerre de manière indirecte. Pourquoi ?
Même au cœur des conflits, j’ai toujours cherché à montrer à travers mes photographies, non pas la guerre, frontalement, mais son empreinte et les séquelles qu’elle engendre dans le quotidien de ceux qui y sont confrontés, les cicatrices qu’elle laisse sur son sillage. Une guerre, vue de dos, à l’écart, en quelque sorte.
Photographie.com : La série Palais Dahesh retrace l'histoire d'un groupe de réfugiés chiites du Liban du Sud vivant à Beyrouth. Ce travail est aussi un travail de mémoire sur les conflits qu'a connu ce pays notamment dans les années 80…
J'ai commencé cette série lorsque j’étais reporter de guerre au Liban pour Newsweek, de 1982 à 1984. Je travaillais à cette époque-là avec la cinéaste libanaise Jocelyne Saab, qui avait tourné des scènes dans le palais Danesh à Borj al Murr, où des réfugiés du Liban du Sud s’y étaient installés.
En 2004, je suis retournée dans ce palais ; les réfugiés étaient toujours là, en attente d’être relogés. J’y ai retrouvé les mêmes traces de guerre, qui semblent parfois définitivement inscrites dans ce lieu.

Série l’Impensable, Traces, 2005, © Farida Hamak, Bethleem
Photographie.com : Dans vos séries Le Jourdain et L'impensable, vous abordez le conflit israélo-palestinien. Comment votre travail questionne-t-il cette réalité complexe ?
Dans la série Le Jourdain, j’ai voulu aborder un territoire mythique lui aussi exilé puisque aujourd’hui zone militaire. Ce voyage dans la vallée du Jourdain, je l’ai vécu comme mon premier retour en Algérie avec mon appareil photo, en 1977. Mes parents ne m’ont jamais parlé de la guerre d’Algérie. J’ai eu envie de raconter aux jeunes leurs racines, le fleuve Jourdain, qu’ils connaissent si peu aujourd’hui. Leur parler de leur histoire. Comme une chronique poétique d’un monde en voie de disparition… malgré les barrages militaires au détour des routes, ce travail par petits bouts, le vide dans les vergers à l’heure du couvre-feu, cette sensation toujours présente
d’enfermement… Le fleuve Jourdain, je le vois comme la trace d’un entre-deux mondes. D’un côté le Jourdain mythique, le fleuve d’avant, sur les rives duquel les gens se promenaient… De l’autre, le fleuve exilé, celui qui se meurt, maltraité par les vicissitudes de l’Histoire…
Pour L’Impensable, je n’ai pas voulu seulement démontrer ou dénoncer, mais montrer un rapport à la vie, à l’absurdité, à l’impensable.
Lors de mon arrivée pour la première fois à Bethléem, j’étais venue pour écrire l’histoire d’une famille et de leur quotidien. Au fil de mon travail, j'ai découvert le mur. Je l’ai côtoyé, rôdé chaque jour autour de lui. Au départ, je l’ai observé. Le silence tout autour, le bleu du ciel, les reflets et les ombres du soleil tapant sur les blocs de béton, les paysages en lambeaux rendus illisibles, la promiscuité avec les vergers, les effets du mur sur la nature, les choses, la lumière. Ce mur m’impressionnait. Petit à petit, il s’est inscrit au coeur de mes images.

Série Le Jourdain, Traces, Le barrage de Rottenberg, janvier 2007, © Farida Hamak, Jordanie.
Photographie.com : Votre travail aborde également la question de l'identité, de l'exile, ou de l'immigration, très liée à votre expérience personnelle...
Dans la trace de guerre, visible ou intériorisée, il y a la marque d’une blessure, d’une dévastation. Je suis née dans la guerre, en Algérie. Cette notion de trace comme mémoire est essentielle dans mon cheminement, car elle pose la question de l’identité et de « ce que l’on devient », de l’exil et du «venu d’ailleurs ».
Ce travail rejoint ainsi celui que j’ai effectué durant de longues années sur ma mère, mes parents, qui ont quitté l’Algérie pour la France en 1956 ; une chronique familiale qui plonge ses racines au cœur de l’immigration et que j’ai intitulé « Ma mère, histoire d’une immigration ».
Photographie.com : Vous êtes à la direction artistique de Regard Sud galerie, située à Lyon et créé en 2000 par Abdellah Zerguine. Quelle est la mission de cet espace ?
La galerie a pour mission de promouvoir les artistes contemporains du monde arabe et d’ailleurs travaillant sur plusieurs médiums : la photographie, la vidéo, l’installation, la peinture, la sculpture.
La galerie est reconnue pour sa cohérence et son exigence dans sa ligne artistique. Elle montre les artistes arabes dans le but de renforcer la place de l’art contemporain arabe au sein de la scène artistique mondiale.
Photographie.com : Au regard des artistes que vous exposez, peut-on définir quelques grandes tendances de la photographie arabe ?
L’émergence des artistes arabes est récente dans le monde de l’art (une dizaine d’années) : les foires d’art contemporain comme celle de Dubaï ont créé une dynamique dans le monde du marché de l’art. Avec la mondialisation, l’on assiste depuis quelques années à une émergence des artistes arabes sur la scène internationale. Pour la plupart, ces jeunes artistes issus de la diaspora ont fait leurs études aux Etats Unis et en Europe.
Qu’elles soient documentaires ou plasticiennes, leurs images confrontent leurs regards aux imaginaires occidentaux sur leurs pays d’origine en abordant les sujets de société comme : la guerre, la religion, le voile, le corps et la sexualité, la politique, l’immigration... Pendant longtemps, les photographies de ces pays n’ont été réalisées qu’à travers le regard des Occidentaux, et non par les photographes arabes. La reconnaissance de la photographie contemporaine arabe, loin des images formatées, apporte une fraicheur et un dynamisme remarquables dans le monde de la photographie et de l’art.
Propos recueillis par Roxana Traista
15/10/2012

Série Le Jourdain, Traces, La mer Morte, 2006, © Farida Hamak, Jordanie.