Sans doute la vie et l’œuvre sont un cercle de cercles que l’on sillonne et on finit par revenir là où on a commencé. Pour moi ce fut le portrait et il y a sans doute quelque chose dans Humanités qui renoue avec la procession des modèles du mercredi après-midi, dans les studios aux projecteurs équipés de lentilles Fresnel ou plan-convexes, de ma découverte fascinée de la photographie à seize ans, de ces images que j’ai appelées Primitives.

Jean-Claude Bélégou
Mais si c’est retour aux origines, ça l’est aussi sans doute à la source de la photographie, aux premiers daguerréotypes, à Nadar, aux quelques nus de Gustave Legray, aux portraits nus de Bellocq…
Peut-être même aux origines du dessin que rapporte Pline l’Ancien, ce contour de l’ombre du visage du guerrier sur le départ que trace son amante sur le mur de la villa pour en retenir l’esquisse. Aux études de dessin. Car c’est bien d’études dont il s’agit, c’est-à-dire d’une expérience sans cesse recommencée et remise sur le tapis.

Jean-Claude Bélégou
Et encore s’il s’agit d’un cercle c’est sans doute un retour à cette langueur caverneuse de mes premières photographies, de celles d’Empreintes dans les années 80 par exemple.
Cette teinte mélancolique rompt avec les couleurs vives et ensoleillées, avec cette espèce de jouissance dionysaco-tragique et parfois lyrique des séries couleurs précédentes, celles de mes cycles La revanche de la chair ou de Éloge de l’amour.
Ici la couleur se fait économique, presque monochrome, la lumière sorte de clair-obscur de journées grises et pluvieuses.

Jean-Claude Bélégou
Depuis que j’ai abordé la couleur de front, depuis les années 2000, je me suis rapproché plus que jamais de la peinture et j’explore ces limites infimes et tremblantes de la photographie et de la peinture. Après tout préparer une toile, l’encoller, l’enduire, y mettre une première couche d’impression et préparer une plaque photographique procèdent de la même logique et du même métier, et plus que jamais je mesure la réalité de ces premiers photographes, de ces pionniers passés insensiblement dans les années 1840 de l’une à l’autre, d’une toile à une plaque, d’un dessin à une empreinte. De la colle de peau à la gélatine.

Jean-Claude Bélégou
La numérisation des films couleurs argentiques, de l’Ektachrome, la découverte du jet d’encre, puis de la prise de vue numérique, ont été ces dernières années un bouleversement qui n’a fait qu’accroître ma passion de la couleur et sans doute du tableau, le travail minutieux de choix d’une palette donnée par un fond, un décor, un morceau de vêtement, une nature morte, etc. Ici lumière du nord, dépouillement, traces et marques du temps, les poses récurrentes et la mise en scène sommaire, les modèles que je ne cherche pas à choisir, que je prends comme elles ou ils viennent, guère trop de sentiment.
Pourquoi cette teinte mélancolique ? Je serais bien en peine de l’expliquer, l’air du temps peut-être, le sentiment d’un parcours accompli de l’image et de la vie sans doute. Une certaine grisaille.

Jean-Claude Bélégou
Toujours cette obsessionnelle quête de la vérité des corps et des visages, des peaux, des êtres. Vérité impénétrable et revêche, qui se défile sans cesse comme les modèles se dérobent, et qui pourtant affleure de courts moments privilégiés.
Certes on ne photographie jamais le dedans, l’image est vouée au dehors, à l’apparence. Il faut donc faire parler le dehors c’est-à-dire le corps, le mettre dans un état de précarité, l’exposer. Mettre les modèles à nu c’est aussi les sortir d’eux-mêmes, sitôt nus leur visage se métamorphose, le rempart habituel de l’habit ne les protège plus. Les faire se déshabiller, c’est les faire s’énoncer.

Jean-Claude Bélégou
Entrer dans un autre langage. Les amener à se trahir.
Je travaille longuement, dans le silence, juste les mots pour demander une pose, un geste, une action, corriger un mouvement. Je travaille dans le dispositif le plus simple possible, que l’appareillage technique soit le plus absent, le plus discret possible, réduit à son strict minimum : lumière du jour, filtres de voiles aux fenêtres pour la moduler, appareil à la main, optique constante. Rien d’autre.

Jean-Claude Bélégou
Une journée entière, deux journées entières pour chacun.
Suivent les longues et patientes journées pour corriger, affiner la palette, imprimer les épreuves, se mettre face à ace avec elles, choisir les quelques images qui resteront.
Les plaquer là contre un mur gris, une chaise, un lit, le parquet et attendre, espérer la splendeur de la chair, que surgisse la Grâce…
J’imagine l’exposition de ces œuvres dans des formats moyens, un petit choix d’images pour chaque modèles, les sexes, les âges, les types physiques entrecroisés, se faisant écho, s’opposant et se répondant, s’accordant et s’opposant, comme dans la mise en scène d’une danse de la vie, d’un cycle d’âges de la vie.
Humain, trop humain.