Jean-Manuel Simoes : "L'avenir des photographes passe par une prise de confiance"

"Bonjour, Pouvez-vous m'envoyer toutes vos archives avec Charlène Wittstock AVANT sa rencontre avec Albert ? Merci," lit-on dans un mail envoyé par le service photo de Paris Match. Ce genre de requête, qui fait partie (de plus en plus) du quotidien des photographes, représente pour Jean-Manuel Simoes le point de départ d'une réflexion personnelle approfondie sur la photographie et les médias. Interview.   

Photographie.com : Vous avez présenté en 2011 l'exposition Request, qui réunissait une partie des demandes d'images que vous avez reçues de la part des magazines d'information français. Qu'est-ce que vous vouliez montrer ? Pourquoi avoir adopté cette stratégie ?

Request est un travail qui trouve son origine dans les 444 "requêtes" émanant des "services photo" que j’ai reçues, comme la plupart des agences et photographes de l’Hexagone, entre le 1er septembre 2010 et le 30 août 2011. Je n’ai effectué aucune intervention, à l’exception de l’effacement du nom du signataire et des coordonnées FTP, pour conserver une certaine confidentialité.  

Leur mise en forme a nécessité la réalisation d’une charte graphique dont le but est tout simplement d’en faciliter la lisibilité par une uniformisation visuelle. J’en ai respecté les termes, les propos, l’orthographe, la syntaxe.

Les dates de début et fin correspondent à une année de travail entre deux festivals Visa pour l’Image, événement référent de la profession. Ces dates donnent également le rythme du calendrier médiatique : Visa pour l’Image, rentrée scolaire, prix de l’immobilier, football, franc-maçons, actualité sociale, classement des hôpitaux, achats de Noël, prix de l’immobilier, franc-maçons, football, les destinations de vacances, scandales politiques, guerres, Cannes, Roland Garros, actualité sociale, classement des écoles, prix de l’immobilier, football, Tour de France, vacances d’été, Visa pour l’Image

Le terme stratégie n’est pas approprié car trop assimilé à une approche guerrière. Ma démarche n’est pas combative, elle est pédagogique. J’ai réalisé ce travail pour rendre visible la face occulte d’un métier, d’un secteur d’activité, à tous ceux qui étudient dans les écoles de photographie, de journalisme, ou qui cherchent à emprunter ces voies et sont en recherche de documentation. 

Le métier de photographe de presse est auréolé d’une forte connotation "mythique" qui peut être bien loin de la banalité des 365 jours de l’année. Je n’apporte rien aux photographes ni aux personnes qui travaillent dans l’info, la "cible" étant cette partie du grand public qui cherche à accéder à l’info sur l’info. 

Pour toucher ce public, je me suis inspiré de mon quotidien, et j’ai suivi la même démarche que pour un reportage ayant comme problématique la diffusion du résultat. Je suis parti du terrain de la collecte d’informations, les recoupements, discussions, réflexions, échanges, puis finalement la mise en forme et la production de tirages d’exposition produisant un véritable "corpus ouvert".

Je suis assez surpris de l’accueil réservé à ce travail par les photographes eux-mêmes. N’y apprenant rien, ce sont eux qui aujourd’hui en parlent, le commentent et le mettent en avant. Cela lui procure une grande crédibilité, mais pose surtout la question, à la lecture des Requests, de la qualité des rapports presse/ photographie.

Photographie.com : Comment expliquez-vous ce décalage entre les "besoins" des grands titres français et les photojournalistes ?

Je récuse le terme "photojournaliste", car pour moi le photojournaliste n’existe pas. Nous ne sommes que des producteurs indépendants de photographies qui vendent leur production à des clients qui peuvent être les quotidiens, les magazines, les revues. Les liens qui nous unissent ne sont, hélas, pas basés sur du journalisme, mais sur du commerce, donc sur la valeur marchande d’un produit dont le prix est déterminé par la loi de l’offre et de la demande. 

Je récuse le terme "photojournaliste", nous sommes des producteurs indépendants de photographies.

Ce point peut sembler anecdotique, mais c’est le point central dans toute la photographie actuelle, car il régente l’ensemble des rapports entre les différents acteurs. On peut accepter cela comme un fait acquis une fois pour toutes, mais dans ce cas il faut aller jusqu’au bout et ramener toute photographie à une notion de marché, une marchandise. Pour ma part, je commence par remettre en cause cela pour chercher ensuite à construire une relation basée sur une recherche de qualité journalistique. C’est utopiste, mais cela donne aussi à réfléchir.

J’ignore s’il y a un décalage entre les "besoins" des grands titres et les producteurs que nous sommes, mais si c’est le cas, c’est une problématique facile à solutionner. Il suffit de passer commande des attentes des supports aux photographes pour que ces besoins soient satisfaits. À 90%, nous sommes freelances !

Photographie.com : Les spécialistes ne savent pas encore si ce sont les lecteurs qui définissent le paysage médiatique ou bien les médias eux-mêmes... Quel rôle pour le photojournaliste dans ce paradigme ? Quel pouvoir détient-il encore ?

Je me pose encore souvent la question de savoir si les médias répondent à une demande (d’informations), ou bien la créent, et dans ce cas, agissent comme façonneurs de l’opinion publique. Si les médias répondent à une demande d’informations, on peut tout de même remettre en cause leur efficacité. Avec des ventes ne dépassant que rarement les 400 000 exemplaires -abonnements compris-, pour une population de plus de 60 millions d’habitants, cela fait un pourcentage faible.

Le photographe n’a aucun pouvoir sur le contenu ou la ligne éditoriale d’un support dans la presse traditionnelle actuelle. Nous sommes littéralement dépouillés de nos travaux dès lors qu’ils intègrent les circuits de distribution qui peuvent être les portails, les agences, les vendeurs… et qui bien souvent sont loin en amont des propres services photo de la presse.

À l’exception des porfolios, la parution photographique a une valeur illustrative, pour ne pas dire décorative. En parallèle de Request, je réalise d'ailleurs un travail sur cet état de fait, travail qui sera prêt dans quelques mois.

Photographie.com : Les pouvoirs publics exigent bruyamment de l'objectivité et de la neutralité de la part des photojournalistes et des journalistes en général… Que font-ils pour protéger la liberté/ l'indépendance des spécialistes de l'information ?

Votre question est difficile car elle soulève plusieurs aspects complexes et l’interconnexion qui peut exister entre eux. Je vais vous étonner, je trouve qu’ils ont raison. Tout le monde est en droit d’attendre de l’objectivité et de la neutralité de la part des journalistes. L’exiger revient à supposer que ce ne soit pas le cas. 

Donc la question est de savoir ce qu'ils entendent par objectivité et neutralité journalistique. Comment être neutre quand la quasi-totalité du paysage médiatique national – presse écrite, télévisions, radios, éditeurs - appartient à de grands groupes privés, dont les débouchés sur les marchés publics ne soulèvent jamais la question du conflit d’intérêt ? Comment un journaliste peut-il être objectif quand sur le terrain son travail est encadré, voire réglementé, par de services de communication appelés services de presse ?

C’est tout le circuit qu’il faudrait démonter. À cet égard, le travail du photographe américain Warren Neidich sur l’affaire OJ Simpson reste un classique et une référence.

C’est également la question du fonctionnement des médias comme organe d’information démocratique qui est ici clairement posée.

Photographie.com : Vous avez beaucoup réfléchi sur les caractéristiques et l'avenir du métier de photojournaliste. Est-ce qu'une sortie de la crise est encore possible ? 

C’est une question qu’en cette année 2012 peut être extrapolée à tout notre système, à notre modèle de société. Hannah Harendt définit une crise comme un problème auquel on n’aurait pas encore trouvé de solution. Ce n’est pas faux, mais sommes-nous capables de trouver une réponse à un problème si on ne le confronte pas aux bonnes questions ?

Revenons au champ de la photographie de presse. Dans le contexte actuel, cela sous-entend que la sortie de crise passera par la sortie de crise de la presse papier. J’ai des doutes et je ne le souhaite presque pas !

Quel photographe peut continuer à avoir pour seule envie d’illustrer les propos de quelqu’un d’autre ? Quel photographe ne sent pas le décalage important, voir la perte de sens qui existe entre son travail et son utilisation ? Quel citoyen ne sent pas le décalage qui s’accentue chaque jour entre ce qu’il vit et ce qu’on lui dit ?

La crise actuelle des médias n’est pas, à mon avis, une crise de format mais une crise de sens. Internet n’apportera aucune solution miracle au désarroi actuel de la presse qui traverse, pour moi, une crise bien plus profonde, une crise de contenu, de métier. Nous, photographes, pouvons tirer un grand parti du net, qui est réellement notre allié. Nous partons de zéro, nous avons tout à y gagner et principalement la visibilité qui manque aujourd’hui à nos travaux. Le lien avec le public passe par là, mais la question qui se pose maintenant est comment faire ?

La crise actuelle des médias est une crise de sens, de contenu, de métier.

Notre avenir passe par une prise de confiance, par une implication plus profonde dans le cœur même de notre métier : donner à voir, donner à savoir. Nous possédons les clés du visuel, il nous reste à apprendre la maîtrise des outils du web. Cette maîtrise et son exploitation passe immanquablement par de grands efforts dans la formation. C’est en ce sens que les pouvoirs publics devraient nous aider : ce n’est pas un coût, mais un investissement. Malheureusement, je n’ai pas la formule magique, sinon je vous la donnerais. Je constate simplement que si nous photographes ne la cherchons pas, personne ne va nous la fournir. 

Propos recueillis par Roxana Traista