La bibliothèque de la MEP, mémoire de l'édition photographique

En avril 1996 la bibliothèque de la Maison Européenne de la Photographie ouvrait ses portes à Paris, deux mois après l'inauguration de la célèbre institution. Avec ses près de 30 000 ouvrages entièrement accessibles au public, la bibliothèque est aujourd'hui l'une des plus importantes au monde. À sa tête : Irène Attinger, infatigable dénicheuse de pépites photographiques. Sa passion et son énergie ont nourri une collection époustouflante de livres photo publiés entre 1950 et nos jours.

Irène Attinger © Maison Européenne de la Photographie

Lorsque Jean-Luc Monterosso crée la Maison Européenne de la Photographie (MEP) il y a près de 20 ans, il a besoin d'une personne de confiance qui puisse prendre en charge la constitution de la bibliothèque. Il fait appel à Irène Attinger, qui occupe à cette époque-là le poste de conservateur-adjoint du musée photo de l’Elysée à Lausanne. 

"L'idée de créer une bibliothèque faisait partie intégrante du projet de la MEP," se rappelle la directrice de la bibliothèque. "À la photographie correspond trois supports : un support livre, d'où notre collection de livres, un support image en mouvement d'où notre collection de vidéos, et un support tirage, d'où une collection de tirages !" À une époque où le livre photographique peine à être reconnu en tant qu'objet d'art, la Française d'origine suisse entame son ambitieux projet de création d'une "mémoire de l'édition photographique". 

Pour cela, elle rachète d'abord la collection de Roméo Martinez, critique, historien et fondateur de la revue Camera, et fait appel à des collectionneurs tels Kazé Kuramachi (pour le marché japonais) ou Jean-Bernard Hebey (pour le marché américain). Elle construit ainsi une collection entièrement consacrée à la photographie d'auteur et au livre en tant qu'objet artistique (la photographie d'illustration, comme celle pratiquée par Roland et Sabrina Michaud par exemple, ne correspond pas à ses critères de sélection). La bibliothèque, qui réunit aujourd'hui entre 28 000 et 29 000 titres, constitue un panorama quasi-exhaustif de la production éditoriale mondiale, du Japon à l'Amérique, et de la Scandinavie à l'Afrique ou l'Amérique latine. 

© Maison Européenne de la Photographie

Irène Attinger énumère avec fierté les trésors accumulés au fil du temps : Day of Paris de André Kertész (1945) ; Images à la sauvette de Cartier Bresson (1952) ; Life is Good & Good for you in New York de William Klein en 1956 ; Les Américains de Robert Frank en (1958), une édition de luxe de Portrait of Yukio Mishima de Eikoh Hosoe ; A Hunter de Daido Moriama (1972) ; El rentangulo en la mano de Sergio Larrain (1963), ou les livres d'artiste de Ed Ruscha. Chaque année, près de 800 nouveaux titres rejoignent la collection, des anthologies "importantes pour tous les chercheurs", aux différentes monographies (choisies en fonction du nom du photographe, de la maison d'édition, et de leur qualité technique). "Les nouveaux auteurs ou éditeurs, j'en achète aussi, mais il faut attendre un peu avant de savoir si un livre - notamment un livre réalisé à compte d'auteur - va marquer ou non l'histoire de la photographie." 

Pour dénicher des nouveaux ouvrages, Irène Attinger s'appuie sur un impressionnant reseau de contacts : en France et à l'étranger, toutes les portes lui sont ouvertes. "Le fait que je parle l'anglais, le français, l'espagnol et l'allemand aide," sourit-elle. Redoutable en affaires (restrictions budgétaires obligent), elle aime traiter avec tous les acteurs du monde de l'édition, qu'ils soient distributeurs, petits éditeurs, galeristes ou libraires. 

Irène Attinger éprouve un intérêt particulier pour l'Amérique latine, où les initiatives en matière d'édition se multiplient depuis quelques années. En 2010, elle réunit dans le cadre du Mois de la photo à Paris quinze vidéastes et photographes d’Amérique latine, dont les Brésiliens Vik Muniz, Sebastiáo Salgado et Thiago Rocha Pitta. Son objectif : montrer le panache des éditeurs latino-américains. "Les livres publiés en Amérique latine sont plus connus aux Etats Unis, c'est l'Europe qui est en retard," affirme-t-elle. "Le seul éditeur qui essaie de faire un pont entre l'Europe et l'Amérique du sud et centrale est l'éditeur espagnol RM. Il a une antenne à Mexico et publie chaque année un certain nombre de photographes latino-américains."

En plus de 30 ans de carrière, Irène Attinger a vu grandir le livre photo et se transformer en objet de convoitise. Car si aujourd'hui la production de livres photographiques bat des records en France, cela n'a pas toujours été le cas. Selon la directrice, le livre change de statut à partir des années 2000. "Seuls les Japonais ont compris tout de suite l'importance du livre pour véhiculer leur travail. Là-bas, le livre a toujours été plus important qu'une exposition." Et d'ajouter : "En France, tous les photographes commencent à comprendre cela, à savoir que sans un livre ils n'existent pas." Le livre est indissociable de la carrière d'un photographe, assure-t-elle. "Quand on parle des grands photographes, on fait référence à des livres et non à des séries : Les Américains de Robert Frank était d'abord un livre avant d'être accroché sur les murs !"

La sur-production actuelle en matière de livre photo, et l'énergie déployée par les petits éditeurs indépendants ou par les photographes l'inquiètent-ils ? Pas vraiment. "Pour une bibliothèque comme la mienne, il faut du temps. Si j'ai rate une petite édition qui s'est faite en Italie, en Russie ou ailleurs dans le monde, je sais que je l'aurai plus tard. Ce n'est qu'une question de coût !"

Roxana Traista

25/06/2013

Eiko Hosoe / Ordeal by roses