À l'occasion de Paris Photo et de la Biennale de Bamako, Photographie.com interviewe pour vous Laura Serani, l'une des commissaires des Rencontres photographiques de Bamako.
Photographie.com : Vous êtes devenue directrice des galeries photographique et de l’audiovisuel à la Fnac en 1985. Est-ce que les collections Fnac incluaient déjà des photographies africaines à cette époque-là ?
Il n'y en avait pas quand je suis arrivée à la Fnac; le fonds photographique ne contenait pas plus de 150 œuvres… A partir de 1994, en accompagnant les Rencontres de Bamako dans leur développement et dans leur diffusion en Europe, j'ai commencé à acquérir des photos de ceux qui sont ensuite devenus les grands noms de la photographie africaine, comme Malik Sidibé, ou Seydou Keita – à cette époque-là, ils n’étaient pas connus en dehors de leur région d’origine. J'ai acheté aussi des œuvres appartenant à des photographes plus jeunes, ou des photographes rencontrés sur place lors des premières éditions des Rencontres de Bamako.
Parmi les premiers photographes présentés à Bamako et que j'ai ensuite exposés en France, on compte Samuel Fosso, Santu Mofokeng, Adama Kouyaté… La plupart venaient en Europe pour la première fois, comme Malik Sidibé en 1995, lors d'une exposition à la Fnac.
Photographie.com : Nous pouvons alors dire que vous êtes une pionnière dans ce domaine ?
Je pense que j'étais dans le sillon des premières éditions des Rencontres de Bamako, que j'avais soutenues avec beaucoup d'enthousiasme. Après leur présentation à Bamako, il me semblait que l'enjeu pour tous ces photographes était de se faire connaitre sur la scène internationale. Je joue un peu un rôle de passerelle ; pour certains il ne s’agissait que d’un petit pas pour continuer une carrière plus que brillante dans des galeries, des fondations, etc.
Photographie.com : Depuis 1994, combien de générations de photographes avez-vous connues ?
J'ai dû connaître trois générations de photographes : la génération des grands portraitistes, dont la confirmation va souvent de pair avec le marché aujourd'hui (je mets, dans cette première catégorie, Malik Sidibé, Seydou Keïta, Adama Kouyaté...) ; ensuite, il y a la génération de Samuel Fosso avec ses détournements du portrait de studio – un peu à la Cindy Sherman -, dans une conception plus conceptuelle ou plastique ; Santu Mofokeng avec son travail de recherche, et son fameux black family album qu'on avait exposé à Bamako et dans les galeries Fnac ; aujourd'hui, la nouvelle génération de très jeunes photographes.
Photographie.com : Quels photographes présentez-vous cette année à Paris Photo ?
Les photographes que nous présentons cette année font partie de ce que l'on pourrait appeler la 3e vague : âgés entre 25 et 35 ans, ils ne sont pas, pour la plupart, représentés par une galerie, et n'ont jamais publié. Nous avons décidé avec Michket Krifa (commissaire indépendante et directrice artistique des Rencontres de Bamako, NDLR) de mettre en avant cette nouvelle génération et de faire une programmation un peu différente de celle des galeries.
Photographie.com : Pour la Biennale de Bamako, vous avez invité tous les artistes du continent à soumettre leurs projets. Il est important pour vous de couvrir plusieurs zones ?
Je pense que c'est bien de ne pas imposer des limitations : nous avons fait un appel à candidature pour l'ensemble du continent, et nous avons eu des réponses de plus de la moitié des pays africains cette année. S’il y a un focus sur une région, cela est dû souvent à l'actualité, pas seulement culturelle, mais aussi politique et sociale. Il y a des réalités économiques qui jouent dans le développement de la photographie dans certaines régions plus que dans d'autres, et c'est le cas pour l'Afrique du sud.
Photographie.com : Les différences de développement se sont elles estompées ces dernières années ?
Je ne dirais pas que les différences soient moins évidentes, il y a toujours des écarts importants de développement de la scène culturelle, et notamment au niveau de la création de musées, de galeries, etc. Ces écarts sont bien sûr liés à des écarts économiques : on est loin d'avoir un produit national partout pareil en Afrique. Il y a par contre une effervescence d'initiatives qu'il faut citer, beaucoup de choses bougent, même dans des régions d'Afrique Centrale, qu'on appelle le ventre mou de l'Afrique. Il y a de plus en plus de centres d'art, des expériences-pilotes, des écoles.
Photographie.com : Au début, la photographie de Bamako se vendait presque exclusivement dans les pays occidentaux, au point que certains spécialistes parlaient d'une une fabrication pour l'Occident. Est-ce que cela peut constituer un danger ?
Les photographes africains se vendaient dans les pays occidentaux tout comme les photographes français vendaient à une époque plus aux Etats-Unis qu'en France... C'est l'économie qui fait toujours la différence ; il ne faut pas avoir un regard particulier sur l'Afrique. En Italie aussi, nous nous sommes toujours plaints que le marché était en France et à New York, c’est toujours difficile de vendre dans son propre pays. Quand la situation économique du pays ou du continent en question est plus complexe qu'ailleurs, il est évident qu'il y a moins de collectionneurs ou de galeries. On vend là où il y a les acheteurs : c'est la loi du marché, de l'offre et de la demande.
Photographie.com : Mais est-ce que les artistes africains pourraient être tentés de fabriquer une photographie pour l'Occident ?
Pour l'instant cela n'a pas été le cas, et je pense que je peux poser la même question pour tous les jeunes artistes qui se plient aux lois du marché (en passant par exemple d'un format 30 x 40 cm à un format géant, c'est la même chose). Tout le monde se plie à la loi du marché, que ce soit à New York ou à Bamako.
Je pense d’ailleurs que l'Afrique est un peu plus préservée de cette tentation. La spontanéité ou l’élan de créativité que l'on trouve sur le continent africain sont beaucoup plus rares en Occident, où l'apprentissage des courants, des différentes écoles est beaucoup plus fort. On ne peut pas bien sûr pas affirmer qu'il y ait un marché de la photo florissant en Afrique… Il y a des galeries en Afrique du Sud, en Afrique du Nord, il y a une galerie qui vient d'ouvrir à Bamako. C'est déjà difficile de vivre à Paris pour une galerie de photo alors imaginons à Bamako... Même s'il y a quelques collectionneurs, même s'il y a une élite culturelle à Bamako qui s'intéresse à la photographie, une bourgeoisie qui commence à se poser la question des acquisitions photographiques, le marché reste précaire.
Photographie.com : Est-ce que cette troisième vague que vous exposez en ce moment à Paris Photo est capable de vivre de son métier ?
Il ne faut pas oublier que la photographie en Afrique est avant tout un métier : un métier de portraitiste, de photographe de rue, de mariage, etc. Même s'ils ont une démarche personnelle, parallèle, qui les distingue des générations précédentes, beaucoup de photographes vivent encore de leur art, de leurs photos de mariage, de funérailles, de baptême.
D'autres photographes, qui sont plus confirmés ou qui sont issus d'écoles d'arts, ou qui ont fait des résidences à l'étranger, profitent de leur collaboration avec les galeries. Une troisième catégorie essaie de mélanger les deux.
Une reconnaissance sous la forme d’un prix est très importante, car elle permet au photographe primé de recentrer l'axe de son travail. C'est le cas d’Abdoulaye Barry, qui a un parcours exemplaire car il a découvert la photographie en tant que métier et en tant que passion à travers des ateliers et des workshops. Il a réussi à trouver son chemin, et son premier prix qui lui a changé la vie.
Photographie.com : Parlez-nous des 13 photographes sélectionnés cette année.
C'était très dur de n'en sélectionner que 13, parce que nous avions envie de mettre en avant beaucoup plus d’artistes. On savait que l’accrochage allait être dense, alors on a essayé de privilégier la nouvelle génération, et des photographes qui sont une vraie découverte pour le public.
Nous exposons Uche Opka Iroha qui est un peu plus connu parce qu'il a eu un prix il y a deux ans. Il y a des photographes très jeunes qui sont exposés à Paris pour la première foi. Nous avons essayé d'avoir une vision un peu large, de mettre en avant une démarche documentaire mais pas seulement. Il y a aussi des photographes qui ont une démarche plus subjective, plus intérieure, plus personnelle.
Ces Rencontres sont extraordinaires parce qu’elles font connaitre à l'Occident pas mal de photographes, comme Seydou Keita, Malik Sidibé, Adama Kouyaté. Je voudrais mentionner aussi Soungalo Malé, qui est une des grandes révélations de cette années. Il était présenté cette année au Musée National du Mali dans le cadre d'un projet de préservation et sauvetage des archives photographiques au Mali, projet lancé par Samuel Sidibé.
Photographie.com : Parlez-nous de ce projet de sauvegarde des archives photographiques. En quoi consiste-t-il ?
Dans le cadre de ce projet, Samuel Sidibé a rencontré la famille de Malik Sidibé, qui lui a confié un certain nombre de négatifs à numériser, à nettoyer en vue de ce projet immense.
Puisque la plupart de ces photos sont issues de la collection Fnac, j'ai demandé aux responsables du fonds de me prêter les photos que j'avais achetées dans le passé : on y retrouve donc les premières images de Malik, les premières photos de Seydou Keita, comme les odalisques ou le père et ses deux bébés.
Malik fait partie, avec Soungalo Malé et Abdourahmane Sakaly, des trois premiers photographes qui ont adhéré à ce projet du musée de sauvegarde des archives maliennes. Le projet commence cette année avec Sokonatu Kara, qui est un peu le chef de projet de cette mission. Jusqu’à présent, environ 1 500 négatifs ont été nettoyés et reconditionnés. Nous avons organisé une exposition au Musée National du Mali pour restituer cette première étape du projet.
C'est très important que cela se passe au Mali car l'exposition a sensibilisé beaucoup de gens. Le fait que Malik fasse ça de son vivant a donné une légitimité à cette initiative, il est donc très important qu'il fasse partie du projet.
Photographie.com : Comment ce travail sur l'Afrique s’inscrit-il dans l’ensemble de votre action ?
Ce qu'il y a de plus important dans la photographie, c'est de faire partager les choses que l'on aime, de pouvoir aider les photographes à rencontrer un public. J'ai toujours été dans cette démarche de partage avec le public, j’ai toujours essayé d’aider les photographes à diffuser leur travail. Je considère d’ailleurs que c'est bien plus intéressant de diffuser des choses qui ne sont pas connues et qui ont plus de mal à émerger.
Propos recueillis par Didier de Faÿs.