Après Marcos Lopez en 2010 et Denis Rouvre en 2011, c'est Eugenio Recuenco qui a obtenu cette année une "carte blanche" de la part de Pernod Ricard pour réaliser des portraits de collaborateurs du Groupe. L'un des photographes les plus talentueux de la scène photographique espagnole, Eugenio Recuenco a imaginé une fresque magistrale qui nous plonge dans un monde onirique et mystérieux, à mi-chemin entre réalité et fantastique.

(c) Eugenio Recuenco
Photographie.com : Vous avez été étudiant en arts plastiques, vous vous êtes d'abord exprimé dans le domaine de la peinture et aujourd'hui vous travaillez notamment dans le domaine de la photo de mode ou publicitaire. Qu'est ce qui vous a donné envie de créer ?
J'ai toujours voulu raconter des histoires. Je ne cherche pas à montrer un monde beau, ou un monde parfait, mais à exprimer mon point de vue sur la situation actuelle. La mode ou la publicité n'est qu'un prétexte.
Photographie.com : On ressent, dans votre photographie, beaucoup de références liées au théâtre, au cinéma. D'où vient cet univers artistique si particulier ?
C'est le coeur qui m'a appris toutes ces choses lorsque j'étais enfant. À travers la photo, je revis toutes les sensations que j'ai ressenties à cette époque-là, et j'essaie constamment de repousser les limites de mon imagination. Je me rappelle toujours un petit livre qu'on m'avait offert lorsque j'avais sept ou huit ans, et qui parlait de Buenos Aires ; à partir d'un petit dessin, je m'amusais à imaginer cette ville que je n'avais jamais visitée, la vie des gens là-bas. Maintenant il y a tellement d'informations que les enfants n'ont plus besoin d'imaginer des choses. L'information a tué les rêves. Ce que je souhaite, c'est que les gens puissent voir, grâce à mes photos, un point de vue différent sur un sujet qui leur est familier.
Photographie.com : Vous avez réalisé, pour Pernod Ricard, une fresque monumentale qui évoque les années 1920, les swinging twenties.
J'habite le 21e siècle, j'utilise la technologie du 21e siècle, mais il y a en moi quelque chose de très romantique qui vient du 20e siècle. (rires)
J'ai réalisé, dans le cadre de cette commande, le portrait de neuf "couples" de collaborateurs choisis par le groupe. Chaque portrait double raconte une histoire, qui fait partie d'une plus grande narration autour de la communication humaine. Lorsqu'on m'a présenté le projet, j'ai dit : on va raconter quelque chose, on va s'amuser. J'ai vu ça comme un défi, et j'ai voulu montrer tous les moyens de communication - le cinema, la télé, les affiches, les téléphones, les lettres, la voix - dans un décor très original.

(c) Eugenio Recuenco
Photographie.com : Comment avez-vous choisi les personnages incarnés par les modèles ?
J'ai commencé par regarder les photos des collaborateurs sélectionnés, j'ai fait une première analyse, et j'ai choisi les personnages de mon histoire. Lorsque j'ai discuté avec chacun d'entre eux, je me suis rendu compte que mon analyse était bonne et que le visage était vraiment un reflet du caractère. Ils sont tous rentrés dans le rôle !
Photographie.com : Vous préférez reconstituer le passé plutôt que d'imaginer l'avenir ?
Tout se mélange dans mon travail. J'ai réalisé récemment une série inspirée des tableaux anciens, du 16e ou 17e siècle, mais où les personnages font des choses très actuelles. Je suis critique vis-à-vis de l'époque présente, mais avec des images qui peuvent être soit futuristes soit inspirées du passé.
Photographie.com : Votre travail photographie est une analyse de la société, qui est très normalisante…
Je crois que l'individu est devenu une pièce d'un mécanisme immense qu'il ne contrôle pas. Nous vivons dans une époque consumériste : on est censé acheter, durant notre vie, 10 téléviseurs, 20 ordinateurs, 31 téléphones portables… Je déplore la perte des libertés et la place de plus en plus importante que l'argent occupe dans notre vie.
Mes photos comprennent plusieurs niveaux de lecture. On peut regarder une photo parce qu'elle jolie, ou on peut rentrer un peu plus dans le discours qu'elle exprime. On peut également faire son propre discours à partir de ce qu'on voit.
Photographie.com : Votre travail se rapproche donc de celui d'un photoreporter…
Au début, je voulais être reporter de guerre. Je me suis toujours battu contre quelque chose, pour montrer que rien n'était figé. Les choses peuvent changer très rapidement.
Propos recueillis par Didier de Faÿs
Connected. Photographies d’Eugenio Recuenco. Exposition à la Galerie Particulière du 30 janvier au 23 février 2913.

(c) Eugenio Recuenco