Le nu au Musée d'Orsay, ou la photographie en bonne compagnie

Sur les musées, et l'édition en général, les éditeurs de livres photo avaient une longueur d'avance. On ne compte plus les recueils consacrés à l'anthologie de nus masculins, commencés avec les albums que les peintres de jadis  se confectionnaient en collant les épreuves commandées aux photographes. En poses académiques, en postures allégoriques, l'homme saisi par l'image mécanique rendait à bon compte ce que la nature lui avait donné pour nourrir les toiles destinées aux Concours, aux Grands Prix et aux divers Salons. En prenant un peu de recul on s'aperçoit qu'autant que sa compagne, l'homme nu ou du moins largement déshabillé, occupe le terrain de l'art, de l'antiquité à aujourd'hui, et le sombre Moyen-Age en laisse lui aussi une part. La nouveauté du Musée d'Orsay, après celle du musée Léopold de Vienne en 2012, tient à l'abolition de la parité, telle qu'on ne l'avais jamais osée, même en faveur de la femme, communément mieux accueillie nue dans l'occident chrétien. Bref, le musée assumait enfin de ne montrer que les mecs vus et revus par les artistes avant qu'ils ne déferlent par milliers sur les pages internet des sites de rencontres.

Pierre et Gilles (nés respectivement en 1950 et en 1953). Mercure, 2001 (modèle : Enzo Junior). Photographie peinte, pièce unique, 117,3 × 87 cm. Collection particulière © Pierre et Gilles. Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont, Paris.

L'exposition qui prend ses marques en 1800 pour couvrir 2,13 siècles élargit le champ que le Musée d'Orsay a vocation de couvrir, en gros le dix-neuvième jusqu'à sa fin admise de 1914. Comme la peinture et plus que la sculpture, la photographie est largement représentée dans cette évocation, même si les organisateurs  s'entendront longtemps reprocher les grands absents que sont Bruce Weber, Horst P. Horst (néanmoins photographié par son ami et mentor George Hoyningen Huene) et tant d'autres aussi nombreux que les quelque cent-vingt huit signatures exposées, souvent sur plus d'une œuvre, Pierre et Gilles se taillant à deux une part de lion, légitimée par leur double territoire peinture/photographie. La transversalité aussi dangereuse que difficile en matière muséale permet ici l'interpénétration des trois domaines, rejoint par une image animée minoritaire. La photographie si longtemps snobée par les peintres à la remorque de Baudelaire, évacuée de la Fiac dans les années 1980, se sent tout à fait à l'aise dans cette gigantesque party qui ne cache guère sa tonalité homosexuelle (on ne compte en effet que trois femmes au catalogue, qui elles aussi auraient pu être rejointes par Claude Alexandre, Giogia Fiorio ou Isabel Muñoz). L'exhaustivité étant par définition et par chance impossible (quel ennui si tout était montré, plié !) l'installation d'Orsay dégage l'atmosphère particulièrement chaude d'un bal costumé dans laquelle la parure serait précisément de n'en avoir pas, sinon un pagne, un fourreau d'épée ou un casque. L'heureux mélange des genres et des périodes ne compte pas pour rien dans la réussite d'une évocation qui attire dès les premiers jours des visiteurs tenus de faire une queue d'une heure. Transgénérationnel et tous sexes confondus, le public plébiscite une évocation inédite qui reste dans les limites de l'artistiquement correct pour s'achever sous "L'Ecole de Platon", le chef d'œuvre kitsch et sublime de Jean Delville, et aux accents moussorgskyens du mythique film de James Bidgood, "Pink Narcissus".

Hervé Le Goff

30/09/2013

• Masculin/Masculin, L’homme nu dans l’art de 1800 à nos jours.  Musée d'Orsay 1, rue de la Légion d'Honneur, 75007 Paris Téléphone : 01 40 49 48 14

•Catalogue de l'exposition, textes de Claude Arnaud, Guy Cogeval, Philippe Comar et Charles Dantzig, coédition Musée d’Orsay / Flammarion, 300 pages, 200 illustrations, 22 x 29 cm, 39,90€

• Une vidéo réalisée par l'auteur de cet article le jour du vernissage est accessible sur http://www.youtube.com/user/HLGfilms?feature=guide

Eadweard Muybridge (1830-1904). Lutte de deux hommes nus, 1887. Epreuve photomécanique, 16,5 x 43,5 cm Paris, musée d’Orsay © Musée d'Orsay, dits. RMN / Alexis Brandt