Ce n'est sans doute pas le premier livre sur Paris, il ne sera pas non plus le dernier, mais ce Paris-là entre dans le vaste projet d'un éditeur de célébrer quelques hauts lieux du monde par un ouvrage majeur. Après Berlin et la Chine, Benedict Taschen a porté son vœu sur Paris et choisi l'auteur capable de le réaliser au carrefour de deux ambitions : faire référence en matière de photographie et restituer l'esprit des lieux sinon leur âme. Historien, journaliste, photographe, Jean-Claude Gautrand signe cette anthologie magistrale, aussi complexe que peut l'être cette ville aux multiples visages et aux couleurs si changeantes, du gris des ardoises aux ors de palais. Parisien amoureux de sa ville, spécialiste et ami de Brassaï, de Ronis et de Doisneau dont il signe les monographies chez le même Taschen, Gautrand atteint ici le grand œuvre auquel il pouvait depuis toujours légitimement rêver, saluant au passage une légion de photographes.

© Izis Bidermanas Farniente sur la pointe du Vert-Galant, 1948.
Lieu de naissance de la photographie, objet des attentions obstinées de Daguerre et d'Atget, Paris inspirera les photographes autant que les poètes et le grand livre commence avec la naissance de l'image mécanique, contemporaine des derniers soubresauts de la monarchie. Tendus comme un miroir, la plaque daguerrienne et le collodion se posent en témoin de l'érection des barricades, des métamorphoses imprimées par le baron Haussmann, du chantier titanesque du métropolitain, du génie moderniste d'un Baltard célébré en son temps par Emile Zola et dont l'espace fantastique des Halles devait au XXe siècle succomber devant l'objectif de Gautrand, chroniqueur inspiré d'un assassinat urbanistique. D'une page à l'autre, portée par ces centaines d'images, l'émotion attend ses lecteurs de tous âges, rappelant aux uns leur enfance, évoquant aux autres une rencontre ou un engagement, surprenant les plus jeunes par un décor sombre nettoyé dans les années 1960 et que n'altère encore aucune enseigne de fast-food.

© Jean Claude Gautrand. Démolition des Halles de Baltard, 1971.
Mais si Paris change comme tout ce qui vit sous le soleil, les mortels s'y succèdent pour laisser leur trace et leur souvenir consignés dans le beau texte qui circule en trois langues entre ces images de toutes époques, enrichi de citations littéraires et d'impressions de célébrités. Apparaissent ainsi comme dans un grand spectacle qui résonne tour à tour des accents de l'opéra, du music-hall ou de l'évocation historique, les amoureux, les bignoles, les artistes, les demi-mondaines et même les militaires, du bleu horizon de la grande guerre au vert-de-gris de l'Occupation.

© Frank Horvat. Chaussure et tour Eiffel, pour Stern, 1974.
Irréductible à la carte postale du "temps magnifique, tout va bien", Ce Paris-là ne cache rien, ni des lumières dont il est, dit-on, la ville, ni de ses heures sombres. On savait Gautrand chez lui et entre amis avec les grands humanistes, on le sait sensible aux échos de la Commune de Paris et des grands espoirs soulevés en 1968. On découvre un auteur aussi à l'aise avec cet autre visage d'un Paris ouvert à la mode dont les beautés éphémères dialoguent avec les perspectives éternelles des bords de cette River Seine pour séduire tant de monde, comme l'évoque la photographie d'Helmut Newton qui enveloppe le livre et couche la ville aux pieds d'un top model au miroir.
Hervé Le Goff
Jean-Claude Gautrand. Paris. Portrait of a City 624 pages 25 x 34 cm. Version trilingue anglais français et allemand, éditions Taschen, relié, € 49.99