L'édition, un métier en mutation (1)

Le 2 juillet 2013 se tenait à l'espace Bookstore l'Hauture à Arles la table ronde intitulée Les nouveaux cadres de l'édition. Organisée par photographie.com et animée par Didier de Faÿs, la rencontre a réuni Benoit Rivero (responsable photo chez Actes Sud, et directeur adjoint de la collection Photo-poche), Lou Mollgaard (Responsable des relations publiques chez Taschen) et André Frère (éditions André Frère). La notion d'accompagnement, le phénomène grandissant de l'auto-édition et les difficultés liées à la distribution font partie des questions abordées. Décryptage.

Benoît Rivero et Lou Mollgaard © Didier de Faÿs

Les invités :

Benoît Rivero rejoint Actes Sud en 2004, en tant qu'éditeur pour la photographie et directeur adjoint de la collection Photo Poche (dirigée par Robert Delpire, avec lequel il travaille depuis 1983). Maison d'édition généraliste fondée en 1978, Actes Sud a un chiffre d'affaire annuel d'environ 85 millions, et emploie plus de 250 personnes. La photographie qui fait partie du département beaux livres (regroupant plusieurs domaines, de l'architecture à la nature) est une part "relativement minime" du catalogue, souligne Benoît Rivero. "Ça fait plus de 30 ans qu'Actes Sud est implantée à Arles, sa sensibilité pour la photo était territorialement naturelle." Le département de livres photo répond avant tout à une volonté de faire "une politique de création et de fidélité aux auteurs, en essayant de ne pas perdre d'argent… en gagner serait un objectif extrêmement ambitieux."

Responsable des relations publiques chez Taschen, Lou Mollgaard assure la communication et les relations avec la presse dans tous les pays francophones. Créée en 1980 par l'Allemand Benedikt Taschen, la maison d'édition est aujourd'hui mondialement connue. Ses livres couvrant tous les domaines de l'art (architecture, design, photographie, art de vivre, etc) s'adressent à la fois aux collectionneurs (le prix de l'édition limitée de Genesis de Sebastião Salgado, présenté cette année à Arles, est de 8.500 euros) et au grand public. "Benedikt Taschen défend les photographes bec et ongles," affirme Lou Mollgaard. "Ses choix éditoriaux sont particuliers par rapport aux autres éditeurs, parce qu'ils sont basés sur des affinités personnelles, des amitiés, des découvertes…"

André Frère et Benoît Rivero © Didier de Faÿs

André Frère publie des livres photo depuis plus de 20 ans. Ancien directeur d'Images en Manoeuvres (fondée en 1990 avec Arnaud Bizalion), il vient de lancer une nouvelle structure, les éditions André Frère. Son catalogue comprend essentiellement des livres consacrés à la photographie, mais aussi à l'architecture, la mode ou de design. Ses ouvrages sont souvent le résultat d'une rencontre ou d'un coup de coeur. L'éditeur cite ainsi l'exemple de Camden de Jean-Christian Bourcart (Prix Nadar 2011), de Livres de photographie d'Amérique Latine de Horacio Fernandez (Prix du livre historique des Rencontres d'Arles 2012), ou de How to be a photographer de Thomas Vanden Driessche (à paraitre en novembre prochain). 

Le livre photo, une question d'accompagnement

Baisse des ventes en librairie, surproduction, diminution de la durée de vie des livres sur les rayons, paupérisation du réseau de libraires, les problèmes du secteur de l'édition photo sont connus. Comme le souligne Benoît Rivero, la production de livres a augmenté de 750% par rapport à 1975. Cette abondance éditoriale traduit l'engouement actuel pour la photographie et pour le métier de photographe, et soulève la question d'un nouveau schéma en matière de communication et de diffusion. Dans ce contexte en mutation, "ce qui n'a pas changé, c'est la notion d'accompagnement et de complicité entre un photographe et son éditeur," affirme-t-il. "Si on relit l'histoire du livre photo, on voit bien que cette relation humaine entre le créateur et le diffuseur, ainsi que la dimension pratique et professionnelle de l'accompagnement, sont invariables."

Souvent, ce processus d'accompagnement se déroule en amont : les éditeurs entretiennent des relation d'amitié avec les photographes avec lesquels ils ont des affinités. "Parfois c'est long à apparaitre," explique Benoît Rivero. "On s''intéresse à leur travail, on discute, mais sans objectif précis. Et de ce dialogue naît l'idée de faire un livre." Les exemples de photographes qui sont restés fidèles à leur éditeur tout au long de leur carrière sont nombreux : Wolfgang Tillmans, exposé cette année dans le cadre des Rencontres d'Arles, a publié en 2012 son quatrième livre aux éditions Taschen ; Sophie Calle est présente dans le catalogue d'Actes Sud depuis bientôt 20 ans. "Elle fait partie des photographes qu'on suit sur la durée, parce que l'aventure s'est bien passée, le dialogue a été fécond, le livre a été un succès, etc," affirme Benoît Rivero. "Lorsque les photographes se lancent dans des nouvelles aventures, ou explorent des nouveaux champs de la création, ils nous en informent dans un dialogue qui dure toute l'année. C'est pour ça qu'on peut parler d'une politique d'auteur."

Pour André Frère, le travail d'un éditeur consiste à participer à l'éditing, proposer un format, une pagination, etc. La flexibilité fait partie intégrante de sa méthode de travail. "Même si mon premier métier est celui de directeur artistique, je ne cherche plus à m'imposer," dit-il. "Pour le livre Western Front de Stanley Greene (à paraitre en septembre prochain), j'ai demandé à Teun van der Heijden (qui avait fait Black Passeport, aux éditons Textuel, 2009) de travailler avec moi. C'était un choix judicieux, Stanley a confiance dans ce graphiste, et le travail se fait d'une manière très simple." La flexibilité fait également partie des valeurs de Benedikt Taschen, qui accompagne en moyenne cinq gros projets par an. "Chaque livre est basé sur un dialogue permanent entre la maison et l'artiste," affirme Lou Mollgaard. "Benedikt recherche la perfection et se donne le temps de réaliser un objet vraiment unique : un livre que je ne citerai pas, qui devait sortir cette année, ne sortira finalement que dans deux ans !"

L'auto-édition, une menace pour les éditeurs "classiques" ? 

André Frère considère que l'auto-édition (phénomène apparu il y a une dizaine d'années) permet de découvrir des talents. "Il y a 50 ans, on pouvait nommer tous les photographes," dit-il. "Aujourd'hui il y a tellement de photographes qu'on ne peut plus connaitre le champ de la photographie. Les nouvelles technologies à la base de l'auto-édition sont intéressantes parce qu'elles permettent à des nouveaux talents de se faire connaitre, et de produire un objet qui reste."

"L'auto-édition est un phénomène ambivalent," lui répond Benoît Rivero, pour qui la prolifération des micro-structures d'édition n'est pas forcément une bonne chose. Il met en garde les photographes contre des objets éditoriaux qui peuvent les desservir. "Dans la relation auteur - éditeur, il y a un dialogue qui est fondé sur l'expérience de l'éditeur. Les ouvrages auto-édités comprennent parfois beaucoup d'erreurs, parce qu'il n'y a pas eu de conseil pour l'éditing, pour la maquette, pour les associations d'images, pour le format et pour mille autres choses."  En plus, l'auto-édition permet aux photographes de publier leur travail, mais qu'en est-il de la diffusion de ce travail ? Lorsqu'on est seul, "diffuser ce qu'on a auto-édité est la quadrature du cercle," affirme-t-il. 

Aider le réseau de libraires pour mieux s'aider

Si le marché français reste l'un des plus importants dans le monde en matière de livre photo, tous les intervenants soulignent l'importance des partenariats et des co-éditions avec des structures étrangères. Le Prix du meilleur livre européen de photographie, qui réunit cette année Actes Sud (France), Dewi Lewis Publishing (Royaume-Uni), Peliti Associati (Italie), Kehrer Verlag (Allemagne) et Apeiron (Grèce), et qui vient de récompenser la photographe germano-russe Alisa Resnik pour son projet One Another, permet par exemple à l'éditeur arlésien de proposer des projets ambitieux et d'échapper à l'étroitesse du marché local. André Frère essaie lui aussi de multiplier les partenariats, et faire en sorte que ses auteurs soient diffusés le mieux possible. "Pouvoir sortir un livre au même moment dans le monde entier à travers d'autres éditeurs est quelque chose d'extraordinaire," dit-il. 

En matière de diffusion, difficile de faire mieux que Taschen, qui mène depuis le début une stratégie internationale. "Nous avons un site web en plusieurs langues, et onze boutiques en Europe et aux Etats Unis," explique Lou Mollgaard. "Benedikt pense que toutes les grandes villes du monde devraient en avoir un." Face à la crise des libraires, Taschen intensifie sa présence dans des concept stores, ou dans des entreprises prêtes à l'accueillir.   

Benoît Rivero insiste sur le fait que "notre responsabilité en tant qu'éditeur est de maintenir ce reseau de librairies qui est vital pour le livre de photographie. Dans le cadre des Rencontres, nous avons invité dans nos locaux 140 éditeurs pour présenter les nouveautés de la rentrée. Si on fait tous des boutiques à nos noms, il ne restera plus aucune librairie," s'insurge-t-il. André Frère s'aperçoit quant à lui que les "librairies des musées et des lieux culturels fonctionnent de mieux en mieux. Notre collaborateur IDEA books (diffuseur spécialisé dans les librairie des institutions culturelles) place de plus en plus de livres chaque année, contrairement aux diffuseurs classiques." 

Un nouveau commencement

Aujourd'hui, le livre papier doit encore faire ses preuves au sein d'une génération de photographes qui n'ont jamais connu autre chose que le numérique. "Il y a des photographes qui n'ont jamais imaginé leurs photos sur quelque chose d'opaque," explique André Frère. "Ils sont nés avec l'ordinateur et quand on décide de passer au stade du livre, pour eux il y a un fossé. Il faut aujourd'hui leur apprendre à regarder la reproduction de leurs images sur un support autre que l'écran de leur ordinateur ou de leur téléphone."

En dépit de ces difficultés, les éditeurs refusent de baisser les bras. Pour l'instant, le livre papier garde tout son sens et n'est pas prêt à céder sa place aux nouveaux objets dématérialisés. "Toute la dimension numérique est beaucoup moins développée qu'on ne le croit dans le domaine de l'édition photographique," affirme Benoît Rivero. "On se rend compte que les plateformes de téléchargement de livres numériques photographiques ne rencontrent pas le succès pour l'instant. Tout le monde le sait, le rapport au livre photo, à sa matière, est irremplaçable. Pourquoi faire des livres ? Tout simplement parce qu'il y a des photographes qui créent tous les jours et parce qu'il y a des éditeurs qui les aident à trouver le moyen de rencontrer le public. Ces deux passions ne sont pas prêtes de s'éteindre."

Roxana Traista

15/07/2013

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