À l'occasion de la sortie de l'ouvrage Reporter de guerres (aux Éditions de la Martinière), nous avons rencontré Aurélie Taupin, co-auteur du livre avec Yan Morvan. Retour sur 40 ans de carrière de l'un des plus grands photojournalistes français.

Kosovo © Yan Morvan
Photographie.com : Comment votre collaboration avec Yan Morvan est-elle née ?
Avant de réaliser cet ouvrage, cela faisait déjà plusieurs années que je m'intéressais à la question : pourquoi et comment devient-on grand reporter ? Alors que j’étais encore journaliste, j'avais réalisé des interviews, en 2006 et en 2007. J'avais découvert qu'il y avait systématiquement des histoires intéressantes à découvrir, à expliquer, à comprendre. Plus tard, quand j’ai rejoint le Cabinet ministériel de Frédéric Mitterrand pour réfléchir notamment à la question du photojournalisme, je me suis dit, il faut donner la parole aux photographes - parce que, dans la grande famille des grands reporters, ce sont eux qui sont obligés d'aller au plus près des événements pour rapporter des images. J'avais envie de leur donner la parole, et de revenir à l'écrit. Ces raisons m'ont amenée à quitter, début 2010, mon poste, et à me consacrer à un projet de livre.
J'ai commencé à réaliser des entretiens approfondis avec plusieurs photographes, et à constituer un recueil de récits biographiques de photojournalistes. Plusieurs éditeurs m'ont dit : "non, c'est trop compliqué, ce n'est pas un sujet porteur, etc.". Et puis La Martinière a trouvé que mon projet était intéressant, mais on m'a proposé de réaliser, dans un premier temps, un seul récit personnel (puisqu'un recueil de récits n'est pas identifié par le public).
J'ai appelé Yan Morvan pour lui proposer un livre sur son parcours, et Yan a accepté de jouer le jeu. Nous avons procédé sous forme de longs entretiens. Je lui ai posé énormément de questions, je voulais tout savoir. S'il me disait : "je me suis rendu dans tel endroit en voiture", je voulais connaître la marque de la voiture ; s'il me disait : "la voiture était bleue", je voulais savoir quel type de bleu, etc. Nous avons creusé chaque anecdote, chaque détail. Cela m'a permis de visionner chaque histoire pour ensuite pouvoir constituer un récit précis.
Yan Morvan est quelqu'un de très exigeant, il souhaite à chaque fois qu'on aille au bout des choses - c'est d'ailleurs ce qui m'a permis de poser autant de questions. Pour moi c'est très appréciable, avoir en face de moi quelqu'un qui est volontaire, professionnel, impliqué.

Kosovo © Yan Morvan
Photographie.com : Qu'est ce qui vous intéresse le plus dans le parcours exceptionnel de Yan Morvan ?
Yan Morvan a su lancer un nombre de sujets absolument impressionnant, avec toujours un renouveau, toujours une recherche, une interrogation qui lui sont propres. Les Américains de Newsweek, magazine pour lequel il a travaillé pendant de longues années, l'ont appelé le "Coppola de la guerre," car il avait décidé de raconter la guerre autrement, en choisissant des grands angles pour qu'on voie non pas l'anecdotique mais l'histoire d'ensemble.
Il a su montrer une autre dimension des conflits.Comme en 85, lorsqu'il s'est rendu à l'ouest de Beyrouth, au Liban, pour montrer comment vivaient les civiles et les combattants sur la ligne de front. Tout cela avec une chambre photographique ! Cette approche lui a permis d'avoir un témoignage extraordinaire, d'obtenir le respect des miliciens qu’il photographiait, et d'être reconnu comme un photographe quasi à l'ancienne. Ce rapport de confiance qu'il a su construire lui a permis de réaliser un nouveau type de reportage. On n'avait jamais vu auparavant des hommes poser avec leurs armes devant un photographe dans leur milieu.
Cette quête constante sur la société, proche ou lointaine, l'a amené à travailler sur des sujets complètement différents. Quand on regarde l'ensemble de ses photos, on peut d'ailleurs penser qu'il est passé du coq à l'âne. Mais lorsqu'on commence à creuser, on se rend compte que derrière chaque sujet il y a une vraie réflexion, qu'il s'agisse de son travail sur les grands rassemblements de motards, les champs de bataille à travers le monde, les accidents de la route, les perversionssexuelles, les gangs, les banlieues, etc. On retrouve ce même recul, cette même analyse, cette même volonté de comprendre la réalité de l'autre. On se rend compte qu'il y a dans son travail à la chambre, en permanence, la question de la construction iconographique, et la question du rôle du photographe : comment un photographe doit-il se positionner par rapport à la société ? ; doit-il être critique ou simplement témoin ?
Tout cela m'a beaucoup intéressée chez lui,tant dans son regard de photographe que dans son travail de journaliste. On retrouve toujours une quête esthétique et une quête de l'information. Très cultivé, il se sert de ces connaissances pour réfléchir sur ses photos, pour se remettre en question, et essayer d'apporter plus d'informations pour les lecteurs. Il révèle des faits, sans porter de jugement, sans aucune volonté de dire c'est bien, c'est mal. Il nous laisse apprécier, condamner, nous révolter.

Gangs 1980 © Yan Morvan
Photographie.com : Y a-t-il eu des épisodes difficiles à raconter ?
Dès le départ, il savait qu'il y aurait des choses pas forcément évidentes à raconter, mais il a tenu ses engagements. Il a répondu à toutes mes questions. L'histoire concernant trois "fileurs" dont Guy Georges, le tueur et violeur de l'Est parisien, a été, je pense, particulièrement éprouvante à raconter.
Il a aussi son expérience en Kosovo, et les raisons qui l'ont amené à arrêter de couvrir le conflit. Ce n'est pas nécessairement évident pour un photographe de dire : je ne me reconnais plus dans le métier de photoreporter tel qu'il est exercé aujourd'hui…

Rwanda © Yan Morvan
Photographie.com : Quelle est pour vous la force principale de ce livre ?
Reporter de guerres est un ouvrage extrêmement honnête. À travers la vie d'un grand photographe, on découvre une trajectoire singulière dans le photojournalisme mais aussi, en filigrane, l'évolution d'un métier et de la presse. Ce livre répond à la question : comment est-ce qu'on construit une démarche photographique ? L’expérience de Yan Morvan, dans cette période tellement significative dans l'histoire de la presse et de la photo fait réfléchir… Finalement, c'est un message assez positif qui est délivré dans ce livre : on dit que la presse est en crise, que le photojournalisme est en crise, ce qui est vrai, et néanmoins on voit qu’on peut toujours arriver à avancer, à écrire, à trouver des nouvelles façons de travailler.
En cela, ce livre s'adresse aux professionnels et futurs professionnels de la photo, mais aussi au public lambda. Le lecteur de Paris Match, par exemple, peut légitimement se demander en découvrant des photos qui est derrière.Or la presse donne très rarement la parole à un photographe, pour qu'il explique pourquoi il a voulu travailler sur tel sujet, ce qui l'a choqué, ou encore qui il est. Cette information-là fait défaut. Du coup, certains s’interrogent devant des images fortes : "mais comment est-ce qu'on peut être aussi froid, aussi détaché pour prendre en photo de telles atrocités ?" C’est à eux aussi que ce livre s’adresse, pour qu’ils comprennent comment on arrive à aller sur ce type de terrain, comment on devient photographe de guerre. C'est un livre qui parle à tout le monde.
Propos recueillis par Roxana Traista

Bikers © Yan Morvan

Bikers © Yan Morvan