Si les musées et les galeristes européens exposent de plus en plus les photographes appartenant à la nouvelle génération, ces nouvelles oeuvres peinent pourtant à pénétrer le marché de l’art. Maisons de vente, commissaires-priseurs et acheteurs misent constamment sur les valeurs sûres et favorisent les mêmes noms, surtout par ce temps de crise et d’insécurité financière. Selon l’expert Vincent Godeau, qui a organisé la première vente de photo africaine en europe, reviennent toujours les mêmes noms.
« À Bruxelles, ce qui s’est vendu, c’est Seydou Keïta, Malick Sidibé, Lolo Veleko, Bruno Boudjelal, des photographes qui sont reconnus sur le marché, » explique-t-il. Pour lui, il y a un lien directe entre les choix faits par André Magnin ou par les responsables de la Contemporary African Art Collection (CAAC) et les artistes les plus vendus aujourd’hui sur le marché.
Seydou Keïta en grand format

© Seydou Keita
Le photographe autodidacte de Bamako, né à Bamako en 1921 et disparu à Paris en 2001, est la star de la photographie en Afrique. Il ne s’est jamais considéré artiste mais artisan photographe. Passionné de photographie, il veut donner à ses clients la plus belle image qui sont devenu des chef-d’œuvres. Ses portraits deviennent tellement populaires qu’il est demandé de jour ou de nuit ! Il réalise quotidiennement avec sa chambre 13x18, plus de 40 portraits. Il est attentif à chaque détail, la positions des mains et le regard. Il ajuste les lumières pour chaque position de ses sujets. Il acquiert de nombreux vêtements ou accessoires permettant d’habiller ses clients les moins fortunés. La griffe Keita est validée par un tampon au dos des tirages contacts en 13x18, rarement agrandi en 30x40 ou en 40x50. Découvert en 1991 à Bamako par André Magnin, sa première exposition organisée à la fondation Cartier rencontre un succès considérable. lors de son exposition à la Gagosian Gallery en 1997, Seydou Keita découvre les grands tirages de 130 par 160, il en pleurait de joie se souvient André Magnin. La galerie Agnès B. est l’une des seule avec la galerie fifty One à Anvers a proposer des tirages signés de Seydou grands formats (60.000 €). « il trouvait ça magnifique ! Ses négatifs sont en 9 x 13 à la chambre, donc on peut les agrandir, il n’y a pas de grains, c’est aussi moelleux, doux, le tirage est aussi nuancé qu’en petit. Finalement ça fait des portraits magnifiques grandeur nature et le grain est tellement fin que ça reste beau. Si ça ne l’avait pas été j’aurai dit non. Je ne peux pas montrer quelque chose avec lequel je ne suis pas parfaitement d’accord. »
La joie de vivre de Malik Sidibé

© Malik Sidibé
Né en 1936 à Soloba, Malick Sidibé a commencé sa carrière de photographe en photographiant la jeunesse bamakoise de l’indépendance (obtenue en 1960). Il est aujourd’hui le patriarche incontestable de la photographie malienne, et l’un des photographes africains les plus influents dans le monde. À son compte depuis 1957, il se découvre vite une passion pour l’euphorie contagieuse dégagée par le Bamako « yéyé ». « L’oeuvre de Malick, nous explique Agnès B., c’est 30 ans de photo au quotidien des gens du voisinage, plus les fêtes ! Parce qu’une fête à Bamako sans Malick pour en garder la trace, ce n’était pas une fête réussie. Toutes les fêtes dans les années 70-80 sont dans les photos de Malick, c’est génial». À Paris Photo, la galeriste a présenté des petits tirages du photographe malien : « Cette élégance dans la nuit, les pantalons blanc qui ressortent, les sourires, les yeux, les gestes... Tout ça sur fond noir, c’est magnifique. Ça m’a fait plaisir de sortir ces photos, de les montrer, que les gens puissent acheter pour 1200€ une photo inédite, unique, très belle, encadrée ». en 1962, « Studio Malick« ouvre ses portes dans le quartier populaire de Bagadadji de Bamako. Ses clients, une population jeune et peu fortunée, se bousculent pour des séances photo personnalisées qui durent souvent jusqu’aux petites heures du matin. Ses portraits réalisés en studio et ses images de femmes de dos, synonyme pour lui d’érotisme et sensualité, deviennent sa marque de fabrique.
Les premières rencontres africaines de la photographie à Bamako en 1994 permettent à Malick Sidibé d’accroître sa popularité et d’accéder à la scène photographique internationale. À partir de cette date, ses oeuvres seront exposé dans des galeries en europe, aux États-unis et en Asie. En 2003, il reçoit le prix Hasselblad remis par la fondation suédoise du même nom, et devient ainsi le premier Africain promu au rang des plus grands photographes internationaux. en 2007, il reçoit le lion d’or de la Biennale de Venise.
Les tirages d’Oumar Ly parfumés au « Kiki 44 »

© Oumar Ly
Le portraitiste de Podor prés de Saint-louis du Sénégal a été découvert par Frédérique Chapuis. Grâce à la persévérance de la journaliste, des négatifs enfouis pendant des décennies au fond de quelques boîtes sont révélés au monde. Fils de marabout, Oumar Ly ouvre le premier studio de la ville en 1963. il ne chôme pas: la photo est à la mode. « On se presse au Thioffy Studio toute la journée, et les jeunes s’y donnent rendez-vous le soir, à l’heure du thé dansant, explique Frédérique Chapuis. La campagne de recensement menée par le gouvernement sénégalais est une véritable manne. Son rolleiflex dans une petite valise, le photographe part sillonner les villages de brousse à pied, à cheval ou parfois dans la 2 CV du sous-préfet. le studio s’équipe de toiles de fond peintes : vues de la Mecque ou du Boeing 747. Et, pour fidéliser sa clientèle, Oumar invente les montages de photos ornés de dessins à l’encre, les tirages parfumés au Kiki 44 ... » Aujourd’hui, Oumar Ly est exposé par la Galerie les filles du Calvaire, et ses clichés sont de plus en plus reconnus sur le marché de l’art. « Il y a une vraie curiosité autour du travail d’Oumar Ly de part les gens qui connaissent la photographie africaine« , commente Marie Doyon. « Le seul problème, c’est que les collectionneurs qui ont l’habitude d’acheter chez nous de la photographie contemporaine sont plutôt habitués à un système d’éditions limitées. Le fait que les images de Ly ne soient pas numérotées leur semble étrange: ils ont tendance à calquer la grille de lecture de l’art contemporain sur une photographie qui ne fonctionne pas de la même façon. » Les prix de ses photos contre-collées et encadrées vont de 750€ pour les petits formats 30 x 30 cm à 1400€ pour des formats 50 x 50 cm. « Pour certains collectionneurs qui se sont mis un peu plus tardivement à la photo, ils ont déjà du mal à comprendre que la photo puisse exister en deux formats, » explique Marie Doyon.