Lucia Herrero : Anthropologie Fantastique

Dans la veine des portraits d'art des tribus anciennes, les groupes photographiés par Lucia Herrero posent sur la plage à côté de leurs biens précieux. Mélangeant le fantastique et la réalité, l'artiste espagnole pratique une approche originale de la photographie sociale, qu'elle appelle Anthropologie Fantastique. La Fnac expose jusqu'au 28 novembre une sélection de ses oeuvres

© Lucia Herrero

 

"Au retour d’un long voyage à l’étranger, ma propre culture m’est apparue étrangère. L’image des familles sur la plage m’a sautée aux yeux comme une véritable révélation anthropologique," raconte Lucia Herrero à propos de sa série Tribes. "J’ai alors décidé de voyager le long des plages espagnoles pour produire et collectionner des portraits allégoriques."

Enfants, parents, grand-parents, et groupes d'amis posent avec fierté devant l'objectif de Lucia, mettant en scène leur propre vie. Entourés d'un bric-à-brac multicolore, leurs corps à peine cachés par des vêtements de plage, ils posent la question de l'identité de la classe moyenne occidentale. "La crise financière et économique a provoqué une crise identitaire parmi les Espagnols. Hier, nous étions riches, et aujourd'hui nous sommes pauvres," explique l'artiste. "Dans mes photos, les représentants de la classe moyenne apparaissent comme des êtres vulnérables. Ils sont presque nus, mais ils sont fiers de ce qu'ils sont et de ce qu'ils font. Ils sont beaux en dépit des imperfections de leurs corps." Le travail de l'artiste suscite aussi des questionnements par rapport à l'avenir du tourisme de masse, produit majeur de l'ère consumériste : "Qu'est ce qui se perd et qu'est ce qui reste à la fin ? Est-ce que tous les objets en plastique existeront toujours demain ? Où allons nous ? Mon travail reflète ces questions nouvelles, d'une façon que j'espère tragi-comique," précise Lucia Herrero.

© Lucia Herrero

Née en 1976, l'artiste a étudié l'architecture à l'institut Polytechnique de Madrid, la photographie dans différentes écoles à Madrid, Valence, Amsterdam et Barcelone, ainsi que le théâtre (la technique Jacques Lecoq) à Barcelone. Ses créations photographiques sont un "cocktail" de tout ce qu'elle a pu apprendre jusqu'à présent, un mélange surprenant de fantastique et de réel. "J'ai une tendance naturelle à étudier l’humain. Il s’agit de la partie anthropologique. La partie fantastique consiste alors à regarder le quotidien d’un oeil neuf. Comme un anthropologue sur la planète Mars." Le ciel, la mer et le sable deviennent le décor du studio, les estivants se muent en acteurs. "J’ai toujours aimé imaginer que le quotidien se transforme spontanément en une comédie musicale, puis reprenne son cours normal comme si de rien n’était. Une petite touche de surréel dans la vie de tous les jours nous aide à comprendre les choses que nous savions déjà instinctivement."

© Lucia Herrero

Son style unique, que l'artiste qualifie d'Anthropologie Fantastique, rappelle la rigueur de la photographie documentaire et scientifique, auxquelles s'ajoute une touche d'onirisme obtenue grâce à des éléments de mise en scène ou d'éclairage. "La notion d'Anthropologie Fantastique fonctionne bien avec mon travail, car au lieu de me poser des limites, elle multiplie les options tout en me marquant un chemin," dit-elle. "La composition capricieuse de la réalité ainsi que l’observation d’un point de vue surréel sont la base de mon étude. La dénomination d'Anthropologie Fantastique m’ouvre l’espace pour me déplacer entre le monde du reportage et celui des idées théoriques. Entre les deux existe une gamme infinie de possibilités." 

Roxana Traista 

© Lucia Herrero

© Lucia Herrero