Mami Kiyoshi. La vie comme un conte

Photographe d'origine japonaise basée à Paris, Mami Kiyoshi a obtenu au printemps dernier la mention spéciale du jury de la Bourse du Talent Portrait 2012, pour sa série New Reading Portraits. L'artiste explique sa vision innovante du portrait documentaire.   

© Mami Kiyoshi

Photographie.com : Vous avez obtenu votre diplôme à la Musashino Art University au Japon, et votre travail a été exposé à de nombreuses reprises à travers le monde. Racontez-nous vos premiers pas dans la photographie.

Avant d'entrer à l'université, je m'intéressais au dessin et au graphisme, mais je n'avais aucune connaissance de la technique photographique. 

Quand j'étais lycéenne, j'ai réalisé un portrait de ma petite soeur : c'était ma première expérience dans le domaine de la photographie "artistique". J'avais utilisé un appareil photo jetable (le seul dont je disposais), et j'ai été terriblement déçue du résultat. Ma photo n'exprimait pas ce que j'avais vu, ce que j'avais imaginé… Aujourd'hui encore, le désir de photographier et de montrer ce que je veux voir reste au coeur de mon travail.

Photographie.com : Votre univers artistique est fait de beaucoup de couleurs, de contes et d'anecdotes… 

Le thème principal de mon travail est "l'histoire" : elle est toujours racontée par quelqu'un, parfois à travers un mythe, un conte ou une anecdote. 

La photographie me permet de sonder la personnalité de mes modèles, leur environnement, et de recréer ainsi des histoires. 

Je m’intéresse à la vie quotidienne, aux "petites choses", et le témoignage de mes modèles m'aide à développer et à composer mes portraits. À mon avis, la vie ordinaire a beaucoup de profondeur, de force : elle dépasse souvent l'imagination. 

© Mami Kiyoshi

Photographie.com : Le jury de la Bourse du talent #50 Portrait vous a récompensé pour votre série New Reading Portraits. Comment ce projet est-il né et quel est le sens du titre choisi ?

En 2003, j’ai commencé à réaliser le portrait de ma famille, que j'ai intitulé Tropical Family. Le prix que j'ai remporté grâce à cette série m’a permis de poursuivre ce projet en Europe. 

Le sens du titre ? J'aimerais que l'on puisse "lire" la vie de mes modèles dans mes photos, comme on lit un livre...

Photographie.com : Vous préparez vos décors méticuleusement...

Je photographie toutes les personnes qui souhaitent participer à mon projet : des amis, ou des simples inconnus (que je rencontre grâce à de petites annonces publiées sur internet ou dans le cadre de mes expositions).

Pour chaque prise de vue, j'ai besoin de deux jours : dans un premier temps, je me rends à leur domicile, je leur pose des questions sur leur vie et j'écoute beaucoup ; le deuxième jour, je prends la photo. Il me faut en moyenne quatre heures pour préparer le décor : je déplace les meubles et les objets, en fonction de mon imagination et de leurs souhaits.

Mes photographies montrent la variété de la vie : les personnalités, les pièces, les objets, les meuble, les vêtements, tout est différent et unique. Mais ces images montrent également que la vie est en grande partie la même, quel que soit le lieu ou le pays.

© Mami Kiyoshi

Photographie.com : Votre objectif est de témoigner du présent. Pourquoi avez-vous choisi de vous éloigner de la photographie documentaire classique, et d'"amplifier" la vie des gens par des mises en scènes ?

Je pense que mon style ne s'éloigne pas beaucoup du style classique. Je rencontre des gens, je leur rends visite, j'écoute leurs histoires et je compose un portrait : c'est un peu comme un studio ambulant !

La mise en scène m'aide à montrer que la vie peut être un mythe.

Elle me permet également de faire prendre conscience aux gens que les photos sont toujours manipulées. Les gens n'y pensent pas toujours, ils ne doutent pas assez. Je ne pense pas que mon travail exprime toutes les facettes de mes modèles. Il nous est impossible de savoir si mon portrait, qui a été construit à partir de ce que mon modèle a bien souhaité dévoiler à propos de sa propre personne, est vrai ou faux. Tout ce que je souhaite faire est un portrait idéal. Je ne crois pas en la réalité de la photo.

Photographie.com : Qu'est ce que la Bourse du Talent signifie-t-elle pour vous ?

Je suis très contente de pouvoir montrer mes photographies grâce à la Bourse du Talent et à Photographie.com.

Être artiste est parfois compliqué. Nous devons souvent faire face au doute, à la peur de ne pas être compris, à des situations financières difficiles. 

Ce prix m'a donné beaucoup de courage pour continuer mon travail.

Propos recueillis par Roxana Traista

25/07/2012

© Mami Kiyoshi