Michael Eastman, un photographe américain photographie la Havane

Interview

En 2010, Michael Eastman s'est rendu dans la capitale cubaine pour photographier ce qu'il décrit comme un monde "figé dans le temps." Maisons rongées par le temps et l'abandon, décors usés mais qui portent encore les traces de leur beauté passée, pièces de mobilier imprégnées d'histoire, les photographies de celui qui est surnommé l'"alchimiste de l'espace urbain contemporain" rendent compte du poids écrasant du temps qui passe. À l'occasion de son exposition à la Galerie Michael Hoppen Contemporary à Londres, nous l'avons interviewé.

© Michael Eastman

 

(For the full English version of the interview please see below)

Photographie.com : Comment ce travail sur la capitale cubaine est-il né ?

J'ai toujours été jaloux des photographes qui ont vécu avant moi et qui ont pu photographier des lieux qui n'existent plus. Je suis jaloux d'Eugène Atget qui a photographié Paris au début du 20e siècle, ou de Walker Evans qui a exploré le sud des Etats-Unis dans les années 30, et je me suis toujours dit que je ferais n'importe quoi pour pouvoir voyager dans le passé et photographier ces époques-là. Le Cuba, qui est resté figé dans le temps à cause de la situation politique, m'a donné cette opportunité. 

Photographie.com : Vous aviez déjà visité la Havane trois fois, mais vous avez attendu près de huit ans avant d'y retourner en 2010. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

J'ai attendu huit ans parce que je ne voulais pas faire ce que j'avais fait lors de mes visites précédentes. Mais j'adore ce pays, j'adore les photos que j'avais faites, et je me suis dit : 'Je vais y retourner et voir ce que je peux faire.' Il s'avère qu'entre temps j'avais amélioré ma pratique photographique et je voyais les choses différemment. J'ai photographié beaucoup plus d'intérieurs de maisons qu'auparavant, et de manière beaucoup plus variée. Je dirais que les séances photos que j'ai réalisées en 2010 sont les meilleures que j'aie jamais faites. Je ne sais pas très bien pourquoi : c'est peut être parce que je n'avais pas beaucoup d'attentes par rapport à ce voyage, ou parce que j'avais grandi photographiquement, ou parce que j'avais appris pas mal de choses lors de mes visites précédentes.   

Photographie.com : Aucune autre ville ne vous fascine autant…

Je photographie New York depuis une vingtaines d'années, mais la Havane est spéciale. Aujourd'hui, tout le monde photographie tout, à tel point qu'il est très difficile de prendre une photo originale. À Paris, par exemple, il y a de fortes chances que quelqu'un d'autre ait fait la même photo avant vous. Ou bien l'élément de surprise est absent, puisque les gens savent où la photo a été prise. Mais à la Havane tout est nouveau, méconnu, plein de mystère, ce qui me plait énormément. C'est un peu comme la neige fraiche : tes traces de pas sont uniques. C'est le sentiment que j'ai chaque fois que je photographie Cuba. 

© Michael Eastman

Photographie.com : Comment trouvez-vous les endroits que vous photographiez ? 

Je passe beaucoup de temps à faire des repérages. Ce n'est pas toujours agréable, surtout lorsqu'il m'arrive de passer plus de temps à marcher ou à conduire à la recherche d'une maison qu'à prendre des photos. Parfois les gens que je rencontre me suggèrent un endroit, parfois je le trouve tout seul. Une fois, j'ai vu une superbe maison avec un couloir absolument gigantesque, et je me suis dit qu'il y avait forcement des choses intéressantes à l'intérieur. J'ai donc frappé à la porte et j'ai découvert un intérieur époustouflant. Parfois j'ai de la chance, j'explique mon travail aux gens et ils me laissent entrer dans leur maison. J'aimerais bien pourvoir faire ça à Paris, mais il est très difficile de trouver des gens qui soient prêts à ouvrir leur porte à un inconnu. 

Photographie.com : Faites-vous des recherches concernant l'histoire des lieux que vous photographiez, ou le mystère est une source d'inspiration ? 

Je fais partie des gens qui ne font aucun travail de recherche avant de visiter un pays ou une maison. D'une certaine manière, je n'ai aucune curiosité par rapport à l'histoire ; tout ce qui m'intéresse c'est ma réponse intellectuelle et émotionnelle devant tel ou tel intérieur. J'aime bien ne pas savoir, parce que ça se traduit par une photographie qui est à son tour mystérieuse. C'est à moi - et à celui qui regarde ma photo - de construire la narration autour d'une image. Je pense que le mystère est plus intéressant que l'histoire.

Photographie.com : Quelles autres villes aimeriez-vous photographier ? 

Je travaille actuellement sur une nouvelle série intitulée Urban Luminosity, dans laquelle je photographie des immeubles ou des éléments d'architecture contemporaine. J'aimerais donc me rendre à Abou Dabi, Dubai, Berlin, Hong Kong et autres villes de ce type. 

© Michael Eastman

Photographie.com : Vous aimez les grands tirages…

Les grands tirages permettent au lecteur d''entrer'' dans une photographie - je pense notamment aux photos d'intérieurs réalisées à Cuba et en Italie - beaucoup plus facilement que s'il s'agissait d'un tirage plus réduit. Les petits tirages sont comme une fenêtre à travers laquelle on peut regarder, alors que les grands tirages nous permettent d'accéder directement à l'espace photographié. En plus, les grands tirages me permettent de montrer beaucoup plus de détails : on peut lire, dans certaines de mes photos, les titres des livres posés sur une étagère, par exemple (ce qui est impossible dans une petite photo, à moins d'avoir une loupe). Les indices, ou les détails qui composent le mystère d'une photographie, deviennent ainsi visibles.

© Michael Eastman

Photographie.com : Est-ce que la valeur documentaire de votre travail est importante pour vous ?

Une partie de mon travail - je pense notamment à mes séries sur la Havane et les Etats-Unis - a en effet une valeur documentaire, et c'est la raison pour laquelle la précision, l'exactitude de mon travail est très importante pour moi. Je considère que j'ai une responsabilité par rapport à ça, et je refuse donc de modifier les couleurs de mes photos, d'enlever des éléments qui pourraient me sembler superflus, ou de créer toute sorte de fiction. La force de la photo découle de son exactitude.

Mon autre série, Urban Luminosity, est différente : j'utilise l'appareil photo comme un peintre utilise ses pinceaux ; c'est ma peinture et ma réalité. 

Photographie.com : Quel art vous a influencé le plus : la photographie ou la peinture ? 

La peinture, sans aucune hésitation. Je suis autodidacte, et lorsque je suis retourné à l'école il y a plus de 20 ans, pour suivre des cours d'histoire de l'art, j'ai été fasciné par le minimalisme, l'expressionnisme abstrait, l'art moderne, etc.

Photographie.com : Y a-t-il des photographes qui vous intéressent aujourd'hui ?

Au début, j'aimais Ernest Haas et Aaron Siskind, et plus tard Andreas Gursky, ce sont des personnes dont le travail est comparable au mien. Mais je regarde tout, car il est intéressant de voir comment les autres regardent le monde. Lorsque j'étais à Cuba, on était souvent plusieurs photographes dans la même pièce, on utilisait tous plus ou moins le même appareil, et pourtant on avait chacun une vision très personnelle de la réalité. 

Propos recueillis par Roxana Traista

22/02/2013

Exposition Michael Eastman. Havana à la Michael Hoppen Gallery à Londres, du 12/02/2013 au 16/03/2013.

© Michael Eastman

© Michael Eastman

© Michael Eastman

© Michael Eastman

© Michael Eastman



Photographie.com speaks with Michael Eastman

A new exhibition at the Michael Hoppen Gallery presents the Havana series of the leading contemporary photographic artist Michael Eastman. The American artist speaks with us about his love for Cuba, and for the mystery that surrounds a lot of houses in Havana. 

Photographie.com : What drew you in Havana in the first place ?

As a photographer, I have always looked with envy to photographers that came before and had the opportunity to photograph places that no longer exist. I've always envied people such as Eugène Atget who photographed Paris in the 1900s, or Walker Evans in the South in the 1930s, and I have always told myself that I would give anything to be able to go back in time and photograph that sort of era. Because of the political situation, Cuba has been frozen in time, and it gave me the opportunity to do that. I think it is sort of easy for us people living today to look back and say : 'I'd like to go back' ; it's more difficult to look ahead and try to determine what in 30-50-100 will people wanting to look back now.

Photographie.com : Your last visit to Cuba dated back to eight years ago. Why did you wait so long before going back ?

I waited eight years because I didn't want to do the same thing all over again, which is not good for an artist to do. But I love the place, I love the photographs and I kept thinking about it, so I told myself : 'I'll go back and see what I can do'. It turned out that in eight years I had gotten better, and saw things differently. I shot many more interiors than I had done before, and I photographed several interiors in many different ways. So the photo shoot in 2010 actually turned out to be probably the best photo shoot I've ever had. It is maybe because I had no expectations, or because I've gotten better over the years, or because I've leant from my first three trips. I'm not sure. But the combination of these three things made the work better or at least completed it.  

Photographie.com : Is Havana the only city in the world that you have photographed so many times ?

I've been photographing New York City for over 20 years, but Havana is special. Everybody is photographing everything nowadays, it's hard to take an original photograph in Paris, for example - chances are that someone has done that before you. Or there is no surprise because people know where you have photographed. Cuba is all new, unknown, mysterious. It's very attractive to me. It's nothing like fresh snow, your tracks are the only ones. That's what I feel about Cuba. 

Photographie.com : How did you discover the places you have photographed in Cuba ? Do you like wandering in the city, searching for the right location ?

I do a lot of searching. It's not always pleasant, especially when I have to spend more time walking or driving in search of a place, rather than actually taking photographs of that place. Sometimes I meet people that suggest a place, other times I find it on my own. One time I saw a beautiful house with a huge hall, and I thought : 'Something is going on there that I want to see'. I just knocked on the door and I discovered quite a powerful interior. It is also important to be able to explain what I am doing well enough to people that they open up and let me see their interior. I want to do that in Paris, but it is very difficult to find people that will open their homes to a stranger to photograph. 

Photographie.com : Do you like to know the history of a place before photographing it, or do you prefer the mystery ?

I am one of those people that do not prepare before going to a country or to a home. On some level, I am not curious about the history, because what matters to me is my emotional and intellectual response to what is in front of me. I like the mystery of not knowing, because I think that it translates into a photograph that is mysterious. The narrative is built by me and by the viewer of the photograph and by what is actually happening in the interior of a home. I think mystery is much more interesting than history.    

Photographie.com : What other places would you like to photograph ?

I'm working on a couple of new projects called Urban Luminosity, in which I'm photographing contemporary architecture, surfaces and interiors. So I was thinking of going to Abu Dhabi, Dubai, Berlin, Hong Kong, and other big cities that are doing a lot of contemporary architecture. 

I am thinking of photographing more horses and landscape. I have started printing them on watercolor paper (with a really coarse texture), and I am now using the same oil glaze that the old masters (Rembrandt, Van Dyke and others) once used for their paintings. I use it to build up the colors slowly with five to six coats and I then lacquer them. The colors that I am being able to achieve are quite beautiful.

Photographie.com : You are especially fond of big prints. Why is that ? Is it because they allow you to show more details ?

Big prints allow you to enter a photograph - especially photos of interiors in Cuba and Italy - in a way that you can't enter a smaller print. A smaller print is like a window you are looking though, a bigger print is like actually entering a space. And big prints do allow me to show more detains : in some of my prints you can actually see the title of the books on a shelf ; in smaller prints, you can't do that unless you have a magnifying glass. The clues, the details that make up the mystery are there for the viewer to view. 

The other thing I like about big prints, especially those with a certain luminosity, is the amount of color that you are standing in front of. When you think about big abstract expressionist or minimalist paintings, you realize you are confronted with the color. That size and scale is much more powerful than a smaller scale. 

Photographie.com : How would you describe the purpose of your photography ? How important is the documentary aspect of your photography ?

Some of my work - such as my Cuba, or my Vanishing America series - is very documentary, and this is why its accuracy is very important to me. The reason I chose to tell these stories in a documentary sense is because they are really powerful as they are. I feel a responsibility not to make the colors differently than I saw them and not digitally enhance or eliminate things that I think are not important, and not create any kind of fiction. The power of the photo comes from that accuracy. When you look at the photographs that have been faked in the history of photography, it becomes evident that the power of that picture is gone and that it will never come back. You can never look at Orkin's photograph of the American girl in Italy in the same way, because you realize it was done with four or five takes. So I try to be as accurate as possible. My other series, Urban Luminosity, is different : I just feel that I use my camera as a painter would use its brushes ; it is my painting and my reality.  

Photographie.com : Would you say that you have learned more from photographers or from painters ? Which photographers do you take an interest in ?

Painters, absolutely. I am a self-taught artist, and when I went back to school, 20 years ago, to take art history classes, I understand what the history of art was about, and I was really struck by the work of minimalists, abstract expressionists, modern art, etc.

Early on, I liked Ernest Hass and Aaron Siskind, and later Andreas Gursky, those are people that are doing similar things to me. But I look at everything, it is interesting to see how other people see things. When I was in Cuba, other people were in the same spaces that I was in, and it was interesting to see that all if us approached things completely differently. I find that to be really fascinating. 

21/02/2013