Nathalie Gallon : "Notre vocation est pédagogique"

Fondé en 2009 par la Fondation Carmignac, le Prix Carmignac Gestion du photojournalisme finance chaque année un reportage de plusieurs mois sur un thème proposé, et met un coup de projecteur sur l'une des régions du monde habituellement délaissées par les médias. Nathalie Gallon, Directrice du prix, explique les particularités du processus de sélection des candidats et les perspectives d'évolution du prix.  

© Kai Wiedenhöfer / Fondation Carmignac Gestion

Ruines de l’aéroport international de Gaza, à Rafah, qui fut finalement détruit pendant l’attaque israélienne de la bande de Gaza au tournant de 2008 et 2009.

Construit par les Nations Unies avec un financement de l’Union Européenne (EU), l’aéroport est situé près de la frontière israélo-égyptienne, zone fréquemment bombardée par Israël. Décembre 2009.

 

Photographie.com : Les photojournalistes ont jusqu'au 30 septembre pour envoyer leurs candidatures pour la 4ème édition du Prix Carmignac Gestion, sur le thème de la Tchétchénie. Pourquoi ce choix ?

Nous choisissons chaque année soit un territoire où les droits humains sont bafoués - comme le Zimbabwe, thème proposé l'année dernière -, soit une région un peu oubliée par les médias, comme la Tchétchénie. Cette année, l'objectif est de prendre le pouls de ce pays, de voir comment il a évolué depuis la fin de la guerre. Le sujet est d'autant plus intéressant que la Russie vient tout juste d'offrir un troisième mandat présidentiel à Vladimir Poutine.

Mais je tiens à préciser que nous allons essayer de varier les continents : après le Moyen Orient (Gaza), l'Asie Centrale (Pakistan), et l'Europe Centrale (Tchétchénie), le prochain thème sera probablement lié à l'Amérique du Sud.

Photographie.com : Quelles sont les qualités d'un "bon dossier" ? 

Nos critères sont assez strictes, et concernent à la fois le projet photographique et le projet écrit. Nous souhaitons par exemple que le projet écrit soit rigoureusement détaillé : les photographes doivent nous expliquer quels sont leurs contacts sur place, la façon dont ils vont s'y prendre, etc.

Il faut que le projet soit applicable, et qu'il tienne parfaitement compte des réalités politiques et économiques du pays. Les régions qui nous intéressent sont souvent très difficiles, et nous pensons qu'il ne faut pas laisser de place au hasard. Robin Hammond, notre troisième lauréat, a passé trois semaines en prison au Zimbabwe. Nous pensons que la connaissance de la zone et l’expérience du pays, ainsi qu' un projet précis et clair, sont indispensables.

© Massimo Berruti, Agence VU' pour la Fondation Carmignac Gestion

Pakistan, Bara Bandai, vallée de Swat, 2010 : des membres du Lashkar, sous la direction d’Adrees Lala, effectuent la Pehra dans les rues du village. Un jeune membre patrouille avec les adultes.

Photographie.com : Les lauréats du Prix Carmignac doivent faire preuve de beaucoup d'engagement…

De mon point de vue, le photo-journaliste est, par définition, quelqu'un qui s'engage. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles nous avons choisi le photo-journalisme pour ce prix.

Jusqu'ici, tous nos lauréats ont montré qu'ils étaient des artistes capables d’un fort investissement personnel.

Photographie.com : Les lauréats du prix ont parfois créé des polémiques. On a notamment reproché à Kai Wiedenhöfer un manque d'objectivité…

Je pense que les photo-journalistes ont forcément un parti pris. Nous leur demandons d'être honnêtes, et non pas objectifs. Leurs images, parfois fortes, proposent une découverte humaniste d’autres peuples, dont la vie est brisée. Elles peuvent parfois être interprétées comme une dénonciation, mais c'est une dénonciation par la connaissance. 

Il y a eu des polémiques suite à l'exposition de Kai Wiedenhöfer, et certains média n’ont pas souhaité mentionner l’exposition. Mais la Fondation a tenu bon et a montré qu'elle assumait le choix de ses thèmes et qu'elle soutenait le candidat retenu par un jury de professionnels.

©Robin Hammond, agence Panos pour le Prix Carmignac Gestion

À Bulawayo, la Commission d’entreposage au froid s’occupait de l’abattage et du débitage du bœuf pour l’exporter ensuite en Europe. Le Zimbabwe était autrefois si riche de son agriculture que l’on le surnommait la « corbeille à pain » de l’Afrique du Sud. Désormais, il dépend de l’aide alimentaire pour nourrir la majeure partie de son peuple. Beaucoup de gens attribuent la réduction massive de sa productivité agricole à la politique de redistribution des terres, qui a conduit à l’abandon de fermes jadis productives. L’économie du pays était si dépendante de l’agriculture que l’effondrement quasi-total de l’industrie a décimé de nombreux commerces. En lançant le programme de réforme agraire, le gouvernement a tenté de mettre en place une répartition plus équitable des terres entre les noirs, privés du droit de vote, et les minorités blanches. Mais en pratique, la majorité des fermes les plus rentables ont été arrachées de force aux fermiers, noirs comme blancs, opposés au régime en vigueur, et confiées à des personnalités de la sphère politique, souvent déjà très riches. 

Photographie.com : Le prix s'efforce de sensibiliser le public…

Qu'il s'agisse d'une exposition ou d'un livre, notre vocation est pédagogique, et notre ambition de toucher le plus grand nombre. Dans le cadre de l'exposition de Robin Hammond sur le Zimbabwe, nous mettons à disposition des données sur l'économie et la démographie du pays, sur les principales ressources naturelles. Un texte accompagnant tant l’exposition que le catalogue viendra éclaircir une situation complexe. Dés la première exposition, nous avions tenu à mettre à disposition du public des données historiques.

Dans les perspectives d'évolution du prix, nous entendons faire voyager l'exposition davantage à l'étranger à partir de l'année prochaine. Il y aura des expositions au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie, et dans d'autres pays, en fonction des sujets. J'espère par exemple que le sujet de Robin Hammond sera exposé en Afrique du Sud, pays d'accueil pour de nombreux migrants zimbabwéens. J'ai également très envie d'exposer le futur reportage sur la Tchétchénie en Russie.

Photographie.com : Qu'est ce qui fait selon vous la force du Prix Carmignac Gestion du photo-journalisme ?

Même si nous recevons assez peu de candidatures - ce qui est lié à mon avis à la difficulté des thèmes choisis-, nous nous réjouissons de voir qu'elles viennent du monde entier. Le Prix Carmignac Gestion est très international : nous avons reçu des dossiers de photographes canadiens, israéliens, palestiniens, vietnamiens...

À partir du moment où les photographes apprennent qu'ils ont remporté ce prix, ils sont conscients qu'ils ont des moyens financiers significatifs, mais aussi beaucoup de temps. Le prix permet la production d'un reportage de plusieurs mois, et ce facteur est très important, puisqu'il donne du poids au travail (Christian Caujolle l'avait souligné l'année dernière, dans le livre de Massimo Berruti). 

Enfin, je tiens à remercier les membres des jurys successifs, ce sont eux qui font la force du Prix Carmignac Gestion du photojournalisme !  

Propos recueillis par Roxana Traista

24/07/2012