Nouvelles du front : Micha Patault

Micha Patault, photojournaliste, réalisateur et membre de la coopérative Picturetank, nous présente ici son projet "Are-Vah !" Ce webdocumentaire dédié au projet d'Areva de construire une centrale nucléaire en Inde est notre coup de coeur de la semaine dans le domaine du crowdfunding.  


Photographie.com : Racontez-nous comment le projet "Are-Vah !" est né, en quoi il consiste.

J'étais en train de boucler le projet documentaire "Atomic City" et je cherchais en parallèle une histoire autour du nucléaire, inscrite dans le présent et plus proche de la France. ("Atomic City" est le premier volet d'un projet "trilogique" à long terme autour du nucléaire. Il est en lien avec le passé de notre histoire nucléaire et il pose la question de la dépendance culturelle d'une société nucléarisée. Le deuxième volet devait s'inscrire dans le présent, là où tout se joue.)

© Micha Patault

Le projet d'Areva de construire la centrale de Jaitapur était très peu connu des Français, pourtant il a toujours été très controversé. Je me suis rendu compte que c'était le sujet idéal : il s'agit d'un projet avant tout français qui se joue en Inde, un pays que je connais bien pour y avoir passé plusieurs années; nous sommes face à des décisions politiques et des questions énergétiques actuelles.

Le projet "Are Vah !" réunissait les éléments de base qui m'ont permis de me pencher sérieusement sur la question. Je suis donc parti sur le terrain en mars 2011, juste avant la crise nippone. J'ai été informé par les télés indiennes de ce qu'il se passait à Fukushima. Là-bas, mon fixeur militant anti-Jaitapur m'appelle : "Tu as vu ce qu'il se passe au Japon ? C'est notre chance pour faire parler de Jaitapur !…"

Mon fixeur avait raison, toute l'Inde a parlé du rapprochement entre Fukushima et Jaitapur pendant des mois. Mais en France, on n'en a jamais entendu parler. À aucun moment ce projet à risque n'a fait l'objet d'un débat en France ! Rappelons que ce projet est avant tout français et sollicitera la participation du contribuable français.

© Micha Patault

L'objectif d'"Are Vah !" n'est pas forcément de donner à voir, mais plutôt de donner à comprendre : je constate qu’il nous faut souvent vivre un drame pour révéler un dysfonctionnement. Les conséquences de Fukushima appellent au regret. "Are Vah !" propose de soulever les questions opportunes en amont d'une démarche industrielle, et non en aval !

À première vue, le projet de Jaitapur à l'air invraisemblable. Construire une des plus grandes centrales nucléaires au monde sur une zone sismique, en bord de mer, et dans l'ère post-Fukushima… Imaginer six réacteurs EPR reliés les uns aux autres, dont la technologie n'a jamais été prouvée… L'Inde n'a sûrement pas l'expérience des Japonais… et les locaux s'inquiètent de leur avenir, etc. J'ai accumulé dans mes notes trop de questions autour du sujet, et il nous faut maintenant y répondre sans verser dans le militantisme. Ce sujet est très délicat et nous avons besoin aujourd'hui de soulever ces questions et ces constats de manière plus objective.

Photographie.com : Pourquoi avez-vous choisi la forme du webdocumentaire, alors qu'un photoreportage aurait été moins cher à produire ?

Comment se contenter de la forme photographique devant un sujet si délicat ? Une série de légendes ne pourra s'arrêter qu'aux constats, alors qu'il faut approfondir les questions, récolter les preuves. La forme vidéo-documentaire est plus appropriée pour donner la parole aux acteurs de ce projet.

De plus, il faut se rendre compte qu'aucune installation n'est construite. Le terrain n'est pas riche en images. Le chantier d'Areva à Jaitapur n'est pas engagé. Les villages touchés ne sont pas évacués. Les pressions policières sont latentes. Les décisions gouvernementales sont opaques… Je suis conscient que la réalisation du documentaire prend toute sa complexité, et la photo n'a qu'une efficacité limitée.

© Micha Patault

Je tiens aussi à dire que le but est de toucher un large public. Il faut donc imaginer un dispositif réunissant plusieurs médias, le documentaire vidéo, le documentaire radio, le reportage photo. Et si la forme webdocumentaire peut permettre de telles possibilités transmédias, nous travaillons à la rendre cohérente.

Phtographie.com : Quand on regarde la présentation du projet, on comprend rapidement qu'il s'agit d'un parti-pris contre le projet et contre l'industrie nucléaire. Comment cet engagement est-il né ? Ne risquez vous pas de passer à côté d'une autre partie de l'histoire ?

Nous sommes face à un sujet qui pourrait se résumer en une pétition. Le défi est là. Nous devons faire attention au côté trop militant de l'affaire. 

L'Inde d'aujourd'hui a de sérieux besoins en électricité. Sa croissance va de pair avec son besoin énergétique. Il faut considérer la nécessité d'investir massivement dans la production électrique, et le nucléaire en est une réponse efficace. La présentation du projet "Are Vah !" est en effet très anglée prématurément, mais il est primordial d'ouvrir le champs des questions et donner plus d'objectivité au projet. C'est évidemment la seule manière de comprendre les enjeux. Ce projet n'est ni un acte de militantisme, ni d'activisme, il veut simplement être le fruit d'une démarche journalistique engagée. L'enquête commence aujourd'hui.

Photographie.com : Le projet de Jaitapur est un projet immense, avec des implications importantes pour le constructeur français et pour l'industrie nucléaire en général. Comment faites-vous pour avoir accès aux opposants du projet ? Comment ça se passe sur le terrain ? Est-ce qu'on a déjà essayé de vous empêcher de faire votre travail ?

À vrai dire, les opposants au projet sont assez faciles à contacter, vous êtes vite considérés comme de leur bord. Et nous n'avons pas besoin d'autorisations en tout genre. La partie qui soutient le projet Jaitapur est beaucoup plus réticente, les rendez-vous plus contrôlés ou sans suite… La présence policière dans la zone de Jaitapur est un vrai obstacle. Nous devons être très discrets et ne pas se faire voir des autorités au risque d'entrainer de sérieuses complications à nos passeurs. La pression est palpable sur le terrain. Cinq villages doivent être évacués, toute la région s'inquiète de son avenir économique. Il est déconseillé voire interdit de se réunir à plus de quatre personnes dans la rue. Les manifestations pacifiques se font réprimer sévèrement. Nous sommes en droit de nous demander si le nucléaire est compatible avec une démocratie dans l'ère post-Fukushima.

Photographie.com : Pourquoi avoir fait recours au crowdfunding ? Avez-vous ressenti, jusqu'à présent, un bon accueil par le public ?

Je suis parti une première fois à mes frais, pour me rendre compte de la faisabilité du projet. Aujourd'hui, nous sommes une petite équipe, Sarah Irion à la prise de son et à la réalisation du docu radio, Sanjay Verma en tant que fixeur et protagoniste, et moi-même à la prise de vue et à la réalisation. Cette histoire devait être lancée coûte que coûte, et la seule manière de m'assurer les frais de base était le crowdfunding. J'ai opté pour la maison de Créativité Kisskissbankbank qui promet un bel avenir.

J'ai compris que le financement par la communauté était vu d'un très bon oeil vis-à-vis des producteurs web et des commissions CNC. C'est un apport financier non négligeable et surtout cela affirme la détermination à mener un projet jusqu'au bout.

Jusqu'à aujourd'hui, les participants à la collecte ont réagit activement. Le départ de la collecte a battu des records, mais elle a ralenti à mi-chemin. Je vous avoue qu'une collecte est assez angoissante, surtout lorsque le plafond doit absolument être atteint pour pouvoir démarrer le processus !

L'accueil est très bon et les participants sont généreux. Nous sommes très touchés, et ça renforce notre détermination. Grâce à leur confiance et leur intérêt, nous avons atteint 4000€ en 15 jours. Le plus gros reste à faire : 2600€ en 19 jours ! Les nouveaux donateurs sont plus rares. Nous croisons les doigts pour que la collecte redémarre.

N’hésitez pas à nous soutenir sur : http://www.kisskissbankbank.com/projects/are-vah

Propos recueillis par Roxana Traista