Rencontre avec l'artiste Richard Texier

Peintre, sculpteur, passionné d'histoire et d'astronomie, Richard Texier est reconnu aujourd'hui comme l'un des artistes les plus importants de sa carrière. Dans cette interview, il explique sa relation avec la photographie, les nouvelles technologies et dévoile les bases ce qu'il appelle le "pantheo-vortex". 

 

Photographie.com : Quel est le rôle de la couleur dans votre travail ? 

La couleur dans la nature est un système de séduction, elle est liée à la reproduction des espèces végétales, animales, etc. L'art, le désir, la sexualité, la pérennité ne peuvent pas faire l'économie de la couleur (quand je parle de couleur je pense souvent à Matisse). Je me suis demandé : on sait que le degré zéro de la peinture est le monochrome, mais qu'en est-il du degré zéro de l'image ? Et ce projet diaphane, suspendu, immaculé a commencé pour moi avec un oeuf blanc sur un fonds blanc.  

Photographie.com : Photoshop est un outil essentiel dans la réalisation de vos oeuvres…

La dernière livraison de Photoshop pro est tellement puissante qu'on peut recréer le monde. J'ai choisi, pour des raisons que vous pouvez imaginer (j'ai tout à fait conscience que je ne maitrisai pas la puissance de cet objet), de me faire aider par des gens très jeunes qui ont accepté le rôle de "pinceau numérique". Nous avons mis au point un langage de communication très efficace : je leur dis de mettre un peu d'indigo à tel endroit, alors ils prennent un peu de couleur, et ils créent l'objet que j'avais imaginé. On reprend ainsi toute l'image, comme je on mettait de la couleur, comme si je faisais des dégradés avec du blanc.

On est doté, depuis quelques années seulement, de moyens technologiques qui ne sont pas des moyens de retouche photographique, mais des moyens de création et d'invention de l'image. Certaines de ces images créées partent d'un fichier photographique, mais qui est juste un prétexte.  

Photographie.com : Parlez-nous de la théorie que ces images reflètent, le pantheo-vortex…

C'est le titre générique qu'on a trouvé de manière collégiale, et qui exprime une célébration de la nature. Il s'agit de muter son coeur autant que son esprit pour essayer de célébrer ce qui nous entoure. La nature est un dispositif enchanté : on ne la voit plus, et ça nous rend malheureux. 

Je suis un artiste, et je ne me sens pas trop à ma place à dire des choses pareilles, mais puisque les politiques, les financiers, les hommes d'affaires n'y arrivent pas, je me sens obligé de le faire. C'est un message global, poétique, et non pas religieux. Je ne veux pas que ça soit dogmatique, c'est juste une attitude, un état d'esprit. La gratitude pour tout ce qu'on nous donne : la rosée du matin, le premier rayon de soleil, la rencontre, l'amitié. Les cadeaux sont multiples et chacun peut les voir ; si on fait l'effort de voir ces choses on devient nourris pas seulement de la poire, mais de toute la magie qu'elle transporte avec elle.  

Photographie.com : Vous avez ré-écrit le mythe du Minotaure… 

Le Minotaure est lié aux animaux mythiques que j'ai faits dans le passé. Levi-Stauss disait que les mythes fécondaient, structuraient les civilisations, et l'un des mythes qui a fondé l'Europe - de mon point de vue mais pas seulement - est le Minotaure, avec son emprisonnement qui est une métaphore merveilleuse de nos propres labyrinthes. 

J'ai voulu donner ma version du mythe : j'ai imaginé un Minotaure qui sort de son labyrinthe et avec lequel on se retrouve face à face. J'avais une vision très claire et j'ai essayé, avec les moyens dont m'ont doté l'époque et les gens qui travaillent autour de moi, ma version entièrement retouchée, repeinte, de cette créature. Chacun arrive ensuite avec son matériel intérieur poétique, artistique, ses propres références pour interpréter tout ça.

Photographie.com : Qu'est ce qui a été l'élément déclencheur ?

Le déclencheur, c'est Eric Higgins. C'est lui qui m'a demandé un jour de faire un portfolio. Je lui ai dit que je n'avais jamais fait de photographie de ma vie, que je n'avais jamais eu d'appareil photo, et il n'a pas voulu me croire. Il était face a un mec de 55 ans qui n'avait jamais fait une photo de sa vie ! Eric a pioché dans son sac, et il m'a offert son appareil ! 

J'ai essayé de répondre à sa générosité et j'ai fait quelque chose autour du thème l'artiste et sa muse. Mais très vite je me suis aperçu que je n'étais pas photographe, que je n'avais aucune théorie sur la photographie, et que l'appareil lui-même me faisait presque horreur. Sauf qu'il m'a inoculé un truc : la perception de l'image non-fabriquée par la main. Je savais que je n'arrivais pas à maitriser l'outil, mais j'ai compris que c'était une chance. Et j'ai pensé aux images créées par l'esprit et pas par la main, ce qui était pour moi une petite révolution personnelle. J'ai imaginé un processus par lequel on produit des images qui sont très contemporaines dans l'expression (il y a deux ou trois ans on ne pouvait pas les faire), et dans leur incarnation (on utilise du papier nacré, et la porcelaine organique qu'on utilise, une sorte de cordon isolant, un monobloc qui vient protéger l'image). 

Ce sont des images maitrisées - au sens où elles n'apparaissent pas par hasard - volontaires, entièrement créées, extrêmement sophistiquées. C'est un mensonge qui dit la vérité. 

Propos recueillis par Didier de Faÿs

5/04/2013