Rencontre avec Pierre Gleizes, lauréat des Photographies de l'année

Le vendredi 22 mars au Mans, le 1er prix de l'édition 2013 des Photographies de l'année à été décerné à Pierre Gleizes pour sa photo d'un fou de Bassan emmêlé dans un morceau de filet de pêche. Une récompense importante pour cet ancien photojournaliste d'Associated Press et collaborateur de l'EIA (Environmental Investigation Agency) qui a passé près de 30 ans aux côtés de Greenpeace. Il évoque son combat permanent pour la protection de l'environnement et son désir de poursuivre ses "divagations de photographe" à travers la France. 


Photographie.com : Vous couvrez des sujets divers dont l'agriculture, la vie économique et sociale, mais vous êtes avant tout un amoureux de l'environnement. Pourquoi une telle passion ?

Très jeune, en banlieue parisienne, j'ai vu des pelleteuses abattre tous les vergers où je jouais au cowboy. Des chantiers sans doute utiles pour y construire des cités, mais où la protection de notre environnement n'était jamais prise en compte. Ça m’a traumatisé de voir ainsi le béton se rapprocher toujours plus près de la fenêtre de ma chambre d'enfant.

Photographie.com : Quel est le message que vous voulez transmettre à travers votre travail ?

Que nous n'avons pas de planète de rechange, pas de plan B. Nous sommes en train de casser les oeufs sur lesquels nous marchons.

Photographie.com : Vous vivez en nomade sur le réseau fluvial français, quel impact cela a-t-il sur votre regard sur le monde et sur la photographie ?

Quand je ne suis pas en lointains reportages, depuis quatre ans je vis en effet aux rythmes des canaux en battant des records de lenteur. Pour moi, c'est un privilège de passer autant de temps à découvrir des lieux inconnus en France.

Le challenge est de "sortir" des photos d'un endroit où il ne se passe "rien". Je regrette parfois de ne plus croiser mes collègues-photographes pour rester "en phase" avec mon milieu professionnel, mais bien que vivant sans télévision, je suis sur-informé des bruits du monde par la presse, la radio et l'internet.

Mon regard sur la photographie est celui d'un privilégié qui vit dans un pays riche. C'est une grande leçon de vie que d'avoir photographié dans les pays du tiers monde, des gens qui n'ont pas accès à un simple cachet d'aspirine. Malgré cela, nombreux sont ceux qui chantent et sourient toute la journée… J'en garde un étonnement d'enfant qui m'aide à toujours pousser plus loin ma curiosité de photographe.

Photographie.com : Quel est selon vous le rôle de l'image aujourd'hui dans le combat pour la sensibilisation du public aux changements climatiques ?

Un rôle toujours essentiel bien sûr même si trop d'information tue l'information et le terme "réchauffement climatique" se galvaude. Il faut bien comprendre que si l'objectif de limiter la hausse des températures à 2° n'est pas tenu, nous allons bientôt voir arriver les premiers réfugiés climatiques. En tournant tous les matins la clé de contact de nos voitures, en prenant sans cesse l'avion et en ne baissant pas le chauffage de nos maisons, nous sommes tous complices d'un crime climatique en préparation qui va frapper avec une violence inouïe une partie des habitants de notre toute petite planète.


Photographie.com : Vous avez remporté cette année le Trophée de la photographie de l'année. Quelle est l'histoire de cette photographie ?

J'ai embarqué en février et mars 2012 sur l'Arctic Sunrise pour une longue campagne au large du Sénégal et de la Mauritanie. Il s'agissait pour Greenpeace de s'opposer à la pêche industrielle qui pille les ressources alimentaires des populations locales qui sont parmi les plus pauvres du monde. Des chalutiers géants quadrillent ces zones sans relâche en y perdant des tonnes de matériel en nylon. Ces eaux sont encore (pour combien de temps) les plus poissonneuses du monde et les oiseaux de mer y sont très nombreux. Tous les jours, nous pouvions en voir qui s'étaient retrouvés piégés par des morceaux de filets flottant à la surface de la mer lors de leurs plongeons de chasseurs. Dans mon

dossier "nylon" rapporté de ce reportage, l'on peut voir des images dramatiques, car ces oiseaux, handicapés pour se nourrir, vont mourir de faim. La photo primée montre un instantané fulgurant : pendant une fraction de seconde, un jeune fou de Bassan attrape dans son bec le bout du filet qui enserre l'adulte qui lui passe devant.

Photographie.com : Qu'est ce que ce prix représente pour vous ?

Depuis 48 heures, je croule sous les compliments et les messages de sympathie, personne ne peut être indifférent à cela. C'est seulement depuis 2011 que j'ai décidé de "pousser" la visibilité de mon travail en participant à des concours et en sortant un livre. Avant, j'avais l'impression de ne pas avoir besoin de faire de la "com".

Photographie.com : Vous avez publié, en 2011, un ouvrage intitulé Rainbow Warrior Mon Amour, qui retrace votre parcours aux côtés de Greenpeace. Pourquoi cet engagement qui dure maintenant depuis 30 ans ?

J'ai eu la chance extraordinaire d'embarquer sur le Rainbow Warrior à l'âge de 23 ans comme photographe membre de l’équipage. Ce bateau a eu un destin qui l'a fait rentrer dans les livres d'histoire de France. Ça marque. Je ne me suis jamais éloigné très loin de Greenpeace. Même quand je travaillais pour Associated Press, c'était moi que l'on envoyait au bout du monde pour les suivre.

Photographie.com : Vous avez photographié de nombreuses actions menées par Greenpeace, dans des conditions parfois difficiles. Pouvez-vous nous raconter un épisode qui vous a particulièrement marqué ?

Ça, c'est le sujet de mon livre. J'en suis à environ 170 reportages pour Greenpeace depuis 1980. Nous avons vécu une multitude d'événements forts, drôles ou tragiques. Mes reportages préférés sont ceux qui m'entrainent sur l'eau. Comme ces cinq années d'aventures, qui nous ont permis, à quatre kilomètres de la côte, de localiser et de boucher symboliquement (malgré les courants marins les plus violents d'Europe), le bout du tuyau de déversement des effluents radioactifs de l'usine de la Hague (une agression française contre la nature qui perdure à ce jour).

Je suis aussi fier d'avoir participé, en pleine guerre froide, à des actions contre les essais de bombes nucléaires en Russie, aux États-Unis et à Moruroa.

L'évènement qui m'a le plus marqué est bien sur l'attentat qui a coulé le Rainbow Warrior. Comment oublier que mon ami photographe Fernando Pereira a été assassiné par une bombe française collée sous le plancher de sa cabine ?

Photographie.com : Et vos projets d'avenir ?

Reprendre la navigation en m'arrêtant quinze jours dans tous les villages pour poursuivre mes divagations de photographe illustrateur polyvalent tout en restant flexible sur le calendrier, car le téléphone pourrait bien sonner…

Propos recueillis par Roxana Traista

28/03/2013

Rainbow Warrior mon amour, trente ans de photos aux côtés de Greenpeace, de Pierre Gleizes. Aux édition Glénat, 2011.

Pierre Gleizes - Photographe indépendant distribué par l'agence Réa