Rencontre avec Sandra Calligaro : "C’est en Afghanistan que je suis devenue photographe"

Née en 1981, Sandra Calligaro étudie l'art et la photographie à l'Université Paris 8 et rêve de couvrir les grands événements internationaux. En 2007, elle se rend pour la première fois en Afghanistan et décide de s'installer dans ce pays complexe et fascinant, ravagé par 30 ans de guerre mais toujours insoumis. À travers son travail, la photographe - qui vit toujours entre Kaboul et Paris et collabore avec la presse et les ONGs - montre un visage méconnu de l'Afghanistan et de sa nouvelle classe moyenne. Récompensée par le jury de la Bourse du Talent Reportage 2013 pour sa série Afghan Dream, Sandra Calligaro espère aujourd'hui que le départ des forces étrangères prévu en 2014 ne mettront pas en danger les progrès réalisés jusqu'ici. Interview.  

Photographie.com : Vous avez pratiquement commencé votre carrière de photojournaliste dans l'un des pays les plus dangereux au monde… vous aimez prendre des risques ?

J’ai effectivement suivi un cursus artistique à Paris 8 après avoir découvert la photographie en école d’art. La photographie m’a tout de suite plu, je passais mes journées au labo, j’ai complètement laissé tomber mes crayons et pinceaux, j’avais trouvé « mon » moyen d’expression. J’ai tout d’abord pensé à être reporter, en effet davantage par goût de l’aventure que par passion pour l’information... Mais j’ai vite compris que nous n’étions plus dans les années 70 et faire des études de journalisme ou Sciences Po ne m’enchantait vraiment pas… J’ai finalement continué dans un cursus artistique à Paris 8. Mais l’envie de témoigner est restée et ma pratique artistique a toujours été empreinte des codes du reportage ou du documentaire.

En ce qui concerne la prise de risque, je dirais que cela dépend lesquels… Je ne me considère pas du tout comme une « photographe de guerre » ; je ne me suis jamais sentie comme telle. Les combats ne m’intéressent pas, je suis plus sensible à la souffrance qui en résulte. Et il faut l’admettre, je ne suis pas quelqu’un qui arrive à bien travailler dans l’urgence, ce qui est le b.a-ba quand on couvre un conflit. (J’ose dire cela maintenant, six années après m’être lancée.) 

© Sandra Calligaro/Picturetank

Mes centres d’intérêt ont évolué avec le temps et l’expérience et j’ai appris à faire une croix sur mon premier fantasme de grand reporter. C’est vrai que quand je suis partie, la première fois, j’avais envie d’être un peu « remuée »… Après la fac, j’ai voulu couper avec le milieu artistique et me lancer dans celui de la presse, plus terre à terre. J’avais besoin d’action. Je voulais partir dans un pays en conflit ou post-conflit, un ami journaliste m’a conseillé l’Afghanistan... Il m’a simplement dit : « Vas-y, c’est un bon pays pour commencer ». J’étais un peu plus jeune et à l’époque, j’avais davantage le besoin de repousser certaines limites pour avoir le sentiment de vivre et d’exister, et pas qu’en terme de photographie. Et à 25 ans, on pense que rien ne peut nous arriver... Mais c’est le propre de la jeunesse, non ?

Avec le recul, je crois que j’avais beaucoup de choses à me prouver quand j’ai décidé de partir la première fois à Kaboul. Mais appelle-t-on ça aimer prendre des risques ?

© Sandra Calligaro/Picturetank

Photographie.com : Votre passion pour ce pays lointain est toujours aussi forte…

Malgré tout ce temps, il y a encore des moments d’émerveillement. Je ne me lasse pas du pays et des Afghans. Rien qu’hier encore, j’observais un cavalier et son cheval, la lumière basse et irisée, les montagnes au loin… C’est peut-être cliché de dire cela, mais c’est comme si je retombais amoureuse, à chaque fois. Quand j’atterris à Kaboul, j’ai toujours le cœur qui palpite quand je vois les montagnes se dessiner à travers le hublot de l’avion.

J’ai tout de suite été fascinée par ce pays sans que rien n’ait été prémédité. Quand je suis arrivée la première fois, ma connaissance de l’Afghanistan se résumait au Commandant Massoud, aux Talibans et à l’opium… c’était léger. J’avais envie de découvrir plus, ça tombait bien, j’ai réussi à avoir quelques commandes, donc je suis restée… dès lors, pourquoi partir, pourquoi rentrer en France ? Dans un certain sens, j’y ai trouvé ce que je cherchais, à un moment de ma vie. C’était en complète opposition avec ce que j’avais connu jusqu’alors, cela rendait l’expérience très enrichissante humainement parlant et surtout, c’était l’aventure au quotidien ! Ça peut parfois être exaspérant, mais ça donne un côté très touchant et très attachant au pays.

© Sandra Calligaro/Picturetank

D’autre part, en six ans, ma pratique photographique a évolué : si au début j’ai complètement pris le contre-pied de tout ce que j’avais appris à la fac, au fur et à mesure du temps passé dans le pays, je me suis forgé ma propre opinion. A un moment, j’ai eu besoin de diversifier ma pratique et de devenir auteure, de penser ma photographie. Illustrer des articles dans les magazines n’a plus été la seule finalité, j’ai eu envie de raconter les histoires autrement, le seul spectre de la presse devenait trop réducteur.

J’ai eu besoin d’exposer mes images par exemple, à Kaboul comme en France. A chaque fois, ce sont de nouveaux challenges - monter un sujet magazine et monter une exposition sont deux choses très différentes. Je me suis également mise à proposer du contenu multimédia (mix de photographies et de sons) : pour les web-reportage « Kaboul Kis » pour Action contre la Faim ou « Le Revers de la Médaille » pour Médecins du Monde. A chaque fois, ce sont des expériences différentes et il faut se renouveler, apprendre à collaborer avec une équipe.

C’est aussi en Afghanistan que je suis devenue photographe. Avant, je prenais des photos, j’étudiais la photo, mais à Kaboul, je suis devenue photographe. Une « vraie » photographe, qui gagne sa vie avec ses photographies et qui est perçue comme photographe. Un rêve devenait réalité. Je pouvais dire « je suis photographe » sans avoir l’impression de passer pour un imposteur… l’Afghanistan m’a permis de m’aider à me réaliser dans un sens. Cela joue sans doute beaucoup dans mon attachement au pays.

© Sandra Calligaro/Picturetank

Photographie.comAfghan Dream, la série récompensée par le jury de la Bourse du Talent, montre un visage méconnu de l'Afghanistan, et une population qui essaie d'aller de l'avant et construire un avenir meilleur. Vous avez décidé de vous éloigner de la violence extrême décrite par la plupart des journaux… 

La plupart des photographes qui viennent faire des images en Afghanistan couvrent le conflit. Nous avons besoin de ces images et certains le font très bien - et surtout mieux que moi d’ailleurs ; j’ai beaucoup de respect pour leur travail. Mais heureusement, l’Afghanistan ne se résume pas qu’à sa guerre. C’est aussi réducteur que de cantonner les banlieues aux voitures qui brûlent.

Le fait de vivre à Kaboul, de ne plus la considérer comme une destination exotique, m’a sûrement fait voir les choses différemment. J’ai voulu montrer ce qui me marque réellement, ce que je vois en tant qu’habitante et non en tant que voyageuse de passage dans le pays. Faire et refaire la même photographie de femme en burqa, d’enfant mutilé ou de soldat américain patrouillant ne m’intéresse pour ainsi dire plus… Je ne dis pas que je ne suis insensible à la violence qu’il y a dans le pays, j’ai juste voulu apporter une plus-value faite de mon expérience. Plus je passe du temps dans le pays, plus je vois ce qui me rapproche en tant qu’être humain avec les Afghans. Me concentrer sur les nouveaux urbains m’a permis de le montrer visuellement. Les Afghans ont une culture différente de celle des Français, Européens ou Occidentaux, mais ils sont animés pas les mêmes sentiments que nous : ils aiment, s’amusent, rigolent… Et ils ont somme toute les mêmes préoccupations : une mère veut que ses enfants soient bien éduqués, un père que sa famille ne manque de rien, une jeune fille de 15 ans, un beau mariage… Les rêves des uns et des autres s’appliquent différemment selon la catégorie sociale, la culture, c’est là que les nuances apparaissent. Mais la plupart des valeurs sont universelles. J’ai l’impression qu’on a parfois tendance à l’oublier.  

Afghan Dream s’est imposé de lui-même, petit à petit. Un jour, je faisais mes courses au supermarché, en regardant autour de moi, en ouvrant un peu plus les yeux que d’habitude, je me suis aperçue que je n’étais plus entourée que par des « expatriés » (ce genre de supermarchés ont longtemps été réservés aux personnes à très fort pouvoir d’achat). Un phénomène naissait, une nouvelle classe urbaine voyait le jour.

D’un point de vue économique, l’afflux de capitaux étrangers a considérablement dynamisé le niveau de vie des citadins et au niveau culturel, le retour de la diaspora et la présence étrangère, accompagnés de l’explosion d’Internet et des télécommunications, ont modifié leurs mœurs (plus ont moins en profondeur).

Afghan Dream soulève surtout une grande question, qui rend tout de suite le sujet moins léger et qui lui donne toute sa force : que va-t-il advenir de cette classe urbaine après le retrait de l’OTAN en 2014, qui va s’accompagner d’une forte diminution de l’aide internationale, et donc d’un risque d’une instabilité économique et politique ?

© Sandra Calligaro/Picturetank

Photographie.com : On pense souvent en Occident - et l'histoire le montre - que les Afghans sont un peuple fier et indomptable. Est-ce que c'est votre impression aussi, et comment décririez-vous la jeunesse afghane avec laquelle vous êtes en contact ?

C’est effectivement un peuple très fier qui a su s’unir et résister contre ses différents ennemis et « envahisseurs », mais qui a également su se déchirer. C’est la guerre civile qui a détruit Kaboul à l’époque et non la guerre contre les Soviétiques.

Comme partout dans le monde, les temps changent. En Afghanistan, il y a malheureusement différentes jeunesses : des chanceux et soyons francs, une majorité de moins chanceux. On ne peut comparer les jeunes citadins aux ruraux, pour lesquels la situation n’a que très peu évolué cette dernière décennie.

Les jeunes de Kaboul n’ont pas les mêmes aspirations que leurs ainés qui ont eu le choix entre combattre ou s’exiler. Les jeunes d’aujourd’hui ont grandi à l’ère d’Internet, du satellite et avec l’influence de la culture occidentale. Les plus engagés veulent essayer de reconstruire leur pays et la majorité veut tout simplement vivre normalement. Pour ceux des classes inférieures et rurales, qui n’ont pas eu la chance d’être éduqués et pour qui les possibilités de trouver un bon travail et d’accéder à un niveau de vie supérieure sont réduites, il y a beaucoup plus de rancœur. Pour beaucoup, le challenge est de partir tenter une vie meilleure en Europe.

Photographie.com : Vous dites, dans votre texte de présentation de la série, que les "Kaboulis émancipés aspirent à une vie guidée de plus en plus par des valeurs et les codes sociaux occidentaux." Comment les Afghans perçoivent-ils les Etats-Unis et les pays occidentaux, peut-on encore parler de méfiance vis-à-vis de la présence étrangère ?  

On peut surtout parler de méfiance vis-à-vis de la présence étrangère. De libérateurs fin 2001, les Etats-Unis et leurs alliés sont maintenant perçus comme des d’envahisseurs. L’opération militaire se solde globalement par un échec. C’est certes un peu facile de dire après coup que l’OTAN n’a pas adopté la bonne stratégie... En même temps, y en avait-il une ?

Il n’y a pas qu’en Afghanistan où les populations se réfugient de plus en plus dans la religion, c’est un phénomène mondial. Dans les provinces afghanes, le rejet de la présence étrangère est très fort et c’est évidemment plus nuancé à Kaboul. Il y a une sorte d’attirance-répulsion de la part des jeunes afghans envers les Etats-Unis et les valeurs qu’ils véhiculent. A Kaboul, tout le monde veut un iPhone mais plus personne ne veut être sous ingérence Américaine. Cela se comprend, les Afghans veulent reprendre le contrôle de leur pays et l’OTAN ne peut rester indéfiniment dans le pays, d’autant plus que la plupart des pays les plus impliqués en Afghanistan traversent une crise financière majeure.

© Sandra Calligaro/Picturetank

Photographie.com : A force de lire les journaux et regarder la télévision, on finit par croire que l'Afghanistan est un enfer où les gens vivent en permanence avec la peur d'un attentat ou d'un meurtre. Est-ce que c'est votre cas ?  

L’Afghanistan n’est pas un enfer, mais ce n’est pas un pays en paix non plus et en dehors du conflit qui oppose le gouvernement et la coalition aux insurgés, les droits humains fondamentaux sont souvent bafoués. Pour autant, tout n’est pas noir et j’ai rencontré plus d’Afghans adorables, mais emprisonnés par le poids de la société que de véritables bourreaux.

Les Afghans continuent de vivre et accèdent de plus en plus à des espaces de liberté relative, surtout dans la capitale. C’est là où j’habite et c’est ce parti pris que j’ai décidé de montrer dans Afghan Dream. Il y avait un tel décalage entre ce que je racontais à mes proches quand je passais en France et les images que je produisais pour la presse que j’étais en conflit perpétuel avec moi-même.

Par ailleurs, il est difficile pour moi de dire si la normalité existe ou pas à Kaboul. Je dirais oui et non. Des choses qui sembleraient dénoter pour certains sont devenues habituelles pour moi… La plupart des lieux que je fréquente, du supermarché au café, sont protégés par des gardes armés, on est fouillé à l’entrée … je ne m’en aperçois même plus. Ce qui continue de me choquer, et de plus en plus, est que Kaboul est une ville où la communauté internationale vit essentiellement séparée de la population locale pour des raisons de sécurité, de mœurs différentes. C’est triste à mon sens. Chaque jour, le fossé se creuse de plus en plus entre les Afghans et les « expatriés » et cela contribue à augmenter l’incompréhension des deux côtés.

Du fait des risques d’attentats, la plupart des bâtiments officiels ou importants sont protégés par d’imposants murs de béton. C’est vrai que cela donne une atmosphère particulière à la ville… Mais non, non et non, on ne vit pas dans la peur perpétuelle à Kaboul. Kaboul n’est pas une ville « en guerre » ou en état de siège : Kaboul est la capitale d’un pays instable, il y a effectivement parfois des attentats et les tensions sont de plus en plus palpables, même s’il est souvent difficile de jauger des menaces réelles et de la paranoïa.

Kaboul c’est surtout une ville a grandi d’un coup : d’un grand village à l’état de ruine elle s’est transformée en capitale internationale, la population a quintuplée en une décennie, il y a quatre ou cinq vols par jours qui font la connexion avec Dubaï. C’est une ville surpeuplée, embouteillée, où les contrastes et les inégalités sont de plus en plus forts : les infrastructures sont encore dévastées, il n’y a pas de systèmes d’égouts et on peut voir les bergers faire brouter leur troupeau dans les décharges… mais par contre tous les jeunes citadins ont un Smartphone et passent leur temps sur Facebook !

© Sandra Calligaro/Picturetank

Photographie.com : Y a-t-il un moment / souvenir fort lié à votre séjour en Afghanistan que vous souhaitez partager avec nous ? 

Il y en a tellement… Pendant un temps, j’ai eu un cheval ici, j’allais monter au petit matin avec une amie, c’était magique ce sentiment de liberté sur les hauteurs de Kaboul. L’enterrement du jeune Issa, décédé suite à une overdose d’héroïne, a été un moment très forts même si c’est également un des plus tristes.

Peut-être que le souvenir le plus rocambolesque reste une expédition avec la journaliste Claire Billet dans la province de Farah, située au sud-ouest du pays et frontalière avec l’Iran. J’ai encore cette phrase en tête, lorsque notre fixeur nous a appelé un matin à l’hôtel : « Are you ready to go to Farah ? ». Ça sonnait comme une réplique de film. Et effectivement, dissimulées sous nos burqas, nous nous sommes embarquées dans un reportage qui ressemblait finalement à un road trip dans le far-west afghan : nous avons rencontré pêle-mêle Mollahs et combattants talibans, le vice-gouverneur de la province, des Marines et contractors américains, des villageois démunis, des passeurs de clandestins… tout cela accompagné de la femme de notre fixeur et de ses enfants, escortées puis logées par la police. Je pensais être partie pour une journée, le voyage a duré trois jours en fait…. je n’avais pas pris mes chargeurs et j’ai dû composer, compter mes images… le comble pour une photographe surtout quand on a l’impression de vivre quelque chose d’extraordinaire… Et au final, personne ne m’a jamais acheté le reportage !

Photographie.com : Le retrait des forces américaines et de l'OTAN est prévu pour l'année prochaine. Comment les Afghans perçoivent-ils cette décision ? Craignent-ils un retour des Talibans ?

Les avis sont partagés. Il y en a qui se disent confiants envers le gouvernement et l’Armée Nationale Afghane, d’autres ont très peur et cherchent à partir par tous les moyens et d’autres encore pensent qu’une négociation avec les Talibans est obligatoire et que donner des sièges au Parlement aux Talibans est la solution.

J’ai moi-même du mal à savoir si ceux qui se disent confiants y croient vraiment ou si c’est une manière plus ou moins inconsciente de se protéger : se forcer à penser de manière positive pour continuer d’aller de l’avant.

Photographie.com : Et vous, êtes-vous optimiste par rapport à l'avenir du pays ? Pourquoi ?

J’aimerais être optimiste, vraiment. Mais j’ai tout de même quelques réserves. Kaboul n’est qu’un colosse aux pieds d’argile et le retrait de l’OTAN ne peut que s’accompagner d’une période d’instabilité. Mais il est difficile de faire des pronostics précis. S’il y a un changement de régime, c’est pour les Kaboulis que cela va être le plus difficile : dans la plupart des campagnes, ce n’est déjà plus le gouvernement central qui a le pouvoir, mais les « gouvernements fantômes » (les insurgés talibans disposent de "gouverneur fantôme" dans les provinces du pays dont le but est de créer une autorité parallèle au pouvoir civil afghan en percevant des impôts et imposant la loi islamique à la population).

Photographie.com : On déplore souvent la faiblesse du gouvernement et des autorités afghanes, pensez-vous que les graines de la démocratie ont été déjà plantées ?    

La démocratie ne s’exporte pas aussi facilement. Pour qu’un système démocratique ait pu réellement fonctionner, il aurait fallu que le pays soit prêt. Mais il essuyait déjà plus de vingt ans de guerre. Ça ne veut pas dire que je suis pour une dictature ! Mais le plus grand tort de l’OTAN et des organisations internationales a été d’essayer de calquer des modèles proprement occidentaux à un pays qui ne l’est pas… Du coup, aujourd’hui, la plupart des Afghans considèrent que démocratie rime avec corruption et que le capitalisme sauvage n’a fait que creuser les inégalités.

© Sandra Calligaro/Picturetank

Photographie.com : Même si la guerre continue, l'Occident s'intéresse de moins en moins à ce conflit qui dure maintenant depuis plus de 10 ans…

Le conflit afghan dure depuis bien plus de dix ans, le pays est instable depuis le coup d’état de 1979 et la plupart des ONG étaient là avant la couverture médiatique et les forces de l’OTAN. Elles continueront donc de travailler dans le pays, même si certains budgets vont être considérablement réduits après 2014.

En ce qui concerne les médias, l’intérêt pour l’Afghanistan était surtout lié à la présence militaire, cela faisait lien. Les dernières troupes combattantes françaises se sont retirées à la fin de l’année 2012, quand le départ des troupes de la coalition est prévu fin 2014. Ce désengagement, ainsi que l’épicentre de l’actualité mondiale qui s’est déplacé, avec notamment le printemps arabe et plus récemment le conflit au Mali, participent à accentuer ce désintérêt.

Photographie.com : Qu'est ce que la Bourse du Talent représente-t-elle pour vous ?

Comme tous les auteurs photographes, je suis envahie de doutes, je me remets constamment en question. Montrer ce visage de l’Afghanistan a été un challenge, je me suis souvent demandée si je ne faisais pas fausse route, si mon attachement au pays ne faussait pas ma vision des choses et si je n’extrapolais pas… Même si j’ai toujours été persuadée au fond de moi, ce n’est pas toujours facile d’aller à contre-sens et d’essuyer de l’incompréhension de la part des rédactions.

Le fait d’obtenir la Bourse du Talent me conforte dans mon choix et me confirme que j’arrive à interpeller le lecteur en retranscrivant ce que j’ai vu et ressenti. Tout le monde n’a pas la chance de voyager et c’est très important pour moi de faire partager ce que je découvre, ce que je vis et de transmettre ce que je comprends sur le monde.  

Photographie.com : Comptez-vous rester en Afghanistan ? Quels sont les autres sujets que vous aimeriez couvrir un jour ? 

Comme je l’ai dit précédemment, l’Afghanistan est un pays que j’affectionne particulièrement. C’est un bout de ma vie, il a marqué mon entrée dans le monde professionnel. J’y serai donc toujours profondément attachée, même si aujourd’hui je commence à avoir envie de découvrir d’autres pays, d’autres cultures. Le monde est si vaste ! D’une manière générale, j’aimerais continuer à travailler dans des pays en conflit ou post-conflit, marqués par l’histoire, en tout cas et apporter un regard autre que celui des médias.

En attendant, avant d’explorer d’autres horizons, je poursuis grâce à une aide à la photographie documentaire du CNAP le projet Afghan Dream dont la finalité est l’édition d’un livre et l’organisation d’une exposition avec du contenu sonore. L’artiste et musicienne Julie Rousse me rejoint d’ailleurs ici à Kaboul pour mener à bien cette partie du projet.

Propos recueillis par Roxana Traista

8/04/2013 

© Sandra Calligaro/Picturetank