À l'occasion de son exposition Police à la Galerie Fnac Montparnasse (jusqu'au 15 août 2012), nous avons rencontré Sébastien Van Malleghem. Le photographe belge, ancien assistant de Tomas Van Houtryve de l'agence VII, se remémore les années passées en compagnie des policiers belges.

© Sébastien Van Malleghem
Photographie.com : Comment êtes-vous devenu photographe ? Qu'est ce qui vous inspire, qu'est ce qui vous touche en tant que photographe ?
J’ai toujours été attiré par l’image, qu’elle soit cinématographique ou photographique. Je ne voulais pas travailler dans une entreprise, je ne voulais pas avoir un métier aliénant et incompréhensible, alors j’ai choisi la photographie.
Je crois que c’est en prenant ce risque que je suis devenu photographe, car cela implique une imprégnation mentale quasiment totale du sujet que l’on traite.
Les livres photos sont ma principale source d'inspiration ; les textes et les images me percutent bien plus via un livre que via une page internet. La musique joue aussi un rôle très important, elle m’amène à pratiquer une certaine forme d’introspection, m’isole du monde et m'oblige à canaliser mon énergie face à mon sujet.
J’aime fonctionner à l’instinct, et je suis fort touché par les gens qui expriment leurs émotions, leurs sentiments. Leurs différentes façons de réagir dans telle ou telle situation sont une autre grande source d'inspiration pour moi.

© Sébastien Van Malleghem
Photographie.com : Pendant trois ans, vous avez documenté la vie des policiers en Belgique. Pourquoi avez vous décidé d'aborder ce sujet ?
J’ai vu énormément de reportages, d’articles de presse, de films, et de livres sur la police. C’est un sujet qui m’a toujours intéressé, car le travail des policiers est un métier hors du commun, souvent victime de nombreux préjugés... Je voulais le voir de mes propres yeux, confronter ces informations au réel. Au fond, je cherchais une relation entre le mot État et les citoyens.
Les situations d’urgence, la violence (qu’elle soit physique ou morale) m’ont toujours touché aussi. J’ai choisi de traiter ce sujet la nuit, car elle renferme un monde plus intime, qui fonctionne selon une autre mesure du temps et qui amène selon moi à des émotions plus profondes, plus vraies.

© Sébastien Van Malleghem
Photographie.com : À quoi ressemble le quotidien des policiers ? Quel impact l'actuelle crise politique belge a-t-elle eu sur eux ?
Ce n’est pas un quotidien facile. Ils sont tenus à des horaires assez variables et doivent très souvent modifier leur agenda social ou familial (ils passent bien plus de temps au travail qu’en famille). Ils sont généralement les premiers à faire face à des situations de crise d’ordre intime et social, ce qui n’est pas toujours facile à encaisser sur le long terme.
Ils développent donc des liens très forts avec leurs collègues : ils sont les seuls à comprendre exactement ce qu’ils vivent, et donc les seuls à pouvoir les aider à tenir le coup.
L’impact de la crise ? Ils diront (à juste titre) qu’ils manquent de moyens. Je crois surtout que l’impact de la crise est à prendre en sens inverse : elle a d'abord un effet sur les citoyens avec qui la police est en contact. Les gens sont sans doute plus nerveux, car l’employeur demande toujours plus pour un pouvoir d’achat qui n’augmente pas ; ils doivent gérer énormément de choses - famille, maison, pression sociale etc.-, et ils ne peuvent plus suivre. Les jeunes sont drogués à la publicité, et les parents n’ont quasiment plus le temps de profiter de la vie, ce qui crée énormément de tensions et de problèmes. Selon moi, la crise est bien plus sociale, que politique ou financière. Les gens sont perdus. Alors ils craquent.
C’est à ce moment-là que la police intervient. Je dirais qu'à cause de la crise, la police doit faire face à beaucoup plus de situations d’urgence qu’en temps de prospérité.

© Sébastien Van Malleghem
Photographie.com : Quelle est votre relation avec les policiers que vous avez accompagnés ?
Je pense ne pas me tromper en disant que ma relation avec eux est très bonne.
Cette relation s’est forcément renforcée au fil du temps, des nuits et des heures passées en leur compagnie. J’ai appris à faire partie de l’équipe et ils ont fini par m'accepter. Je leur posais des questions, je partageais ce qu’ils vivaient au travail, les moments difficiles comme les moments de détente. Il y a eu des échanges, du partage, des rires, des cris, des silences, des pleurs.
Après quelques mois - voire années dans certains cas - passés avec eux, nous sommes devenus amis (nous nous retrouvons parfois en dehors du travail). J’ai toujours voulu leur montrer mes images, et cela n’a jamais posé aucun problème.
Photographie.com : Comment les prises de vues se déroulaient-elles ?
Je "montais" avec une équipe de nuit, et j’accompagnais deux inspecteurs dans leur véhicule, assis sur la banquette arrière. J’avais toujours mon appareil sur moi, et je photographiais tout ce qui me touchait durant leurs missions.
Je parlais autant avec les policiers qu’avec les citoyens (quand cela était possible), je leur expliquais ma démarche, ce que je faisais là, pourquoi, comment.

© Sébastien Van Malleghem
Photographie.com : Avez-vous traversé des moments difficiles en leur compagnie ?
Oui, il y’a eu des moments difficiles, mais je n’en retiens vraiment qu’un seul : le décès de l’un d’entre eux, l’un des premiers à avoir vraiment suivi de près mon reportage. Il m’a appris énormément de choses sur leur métier et m’a ouvert beaucoup de portes.
Il est mort suite à un accident, et personne n’y était préparé, ni eux, ni moi. Son enterrement fut un moment horrible.
Photographie.com : Lorsqu'on regarde vos images, on a l'impression que vous êtes particulièrement intéressé par le côté sombre et tragique de l'existence humaine…
Ce n’est pas la "tragédie humaine" qui m’intéresse au sens premier du terme, mais la violence de la vie. La violence qui peut faire basculer une situation banale dans le désastre.
Ce sont des situations de latence pendant lesquelles les policiers doivent faire des choix qui peuvent être décisifs sur la vie d’autrui. Je crois que c’est à ce moment là que je déclenchais, à l’instinct. Derrière mon appareil photo, j’étais touché parce ce qui se déroulait devant moi.
J’ai choisi de montrer ces photos, parce qu’elles témoignent d’une solitude profonde du monde actuel, d’un besoin de changer les modes de vie. Je voulais montrer que cela arrive à tout le monde, à toutes les classes sociales. Je ne pense pas que mes images soient tragiques : elle sont réelles, aussi réelles que notre quotidien.

© Sébastien Van Malleghem
Photographie.com : Quels projets pour l'avenir ?
Mon livre Police sortira à la rentrée, aux Éditions Yellow Now.
Police s’inscrit dans un tryptique de reportages basés sur la justice ; depuis deux ans, je travaille avec ma collègue photographe Laure Geerts sur la seconde partie de mon projet, la vie carcérale.
Propos recueillis par Roxana Traista