Sign of the times : (ap)prendre la photo

C'est un paradoxe de taille : alors que les commandes faites aux photographes se raréfient, l’engouement populaire pour la photographie ne cesse, lui, de s’intensifier.  La pratique rime dorénavant avec formation, à tel point qu'aux Rencontres d'Arles 2012, le nombre des workshops proposés atteint presque celui des expositions. Jane Evelyn Atwood, Frédéric Lecloux, Claudine Doury, Jean-Christian Bourcart ou JH Engström font aujourd’hui partie de ceux qui ont décidé de jouer le jeu des workshops, et prodiguer leurs conseils à une clientèle en constante augmentation. Pendant un week-end, une semaine ou un an (voire plus), ces professionnels rencontrent les amateurs et disséminent ainsi la connaissance photographique. Avec des résultats étonnants. 

Interrogé sur l'utilité des structures de formation en matière de photographie, Alain Desvergnes, fondateur de l’Ecole Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles, est catégorique : oui, les écoles et les workshops sont nécessaires pour la bonne pratique de la photographie (voir interview avec Alain Desvergnes). S’il n’est bien sûr pas envisageable, pour les dizaines de milliers de passionnés de photographie en France, de passer par l’Ecole de photographie d’Arles, les nombreux stages qui leur sont proposés peuvent constituer un moyen pratique pour s’approcher d’une réelle maîtrise et pour renforcer la photographie "légitime". Loin d’être une panacée contre les maux qui affectent la photographie aujourd’hui, les workshops contribuent indéniablement à sa popularisation parmi les non-professionnels, à la baisse de l’illettrisme photographique (parce que savoir utiliser un appareil ne veut pas dire avoir une écriture photographique), et à la dynamisation de tout un secteur de l’art.

Les organisateurs des Rencontres d’Arles, événement majeur de la scène photographique internationale, ont très vite compris l’intérêt de mettre en relation les maîtres de la photographie avec ceux qui veulent en savoir plus. Cette année, 60 expositions et 50 workshops sont proposés à un public friand de photographie et de nouvelles connaissances. Ces workshops, dont la durée varie entre deux et sept jours, sont animés par des photographes comme Elene Usdin, Antoine d’Agata, Olivier Culmann ou Vincent Fournier.

« L’intérêt de faire un stage dépend des attentes et des envies de chaque participant, » explique Fabrice Courthial, responsable des stages organisés par les Rencontres d’Arles. « Pour certains, il s’agira d’offrir un temps fort à leur pratique, dans des lieux nouveaux, au contact d’autres passionnés. Echanger autour de sa pratique est en cela déjà très enrichissant, et avoir un photographe qui vous conseille, aiguise votre curiosité et vous fait découvrir d’autres visions l’est encore plus. Pour d’autres dont la pratique est avancée, il s’agira de faire un point, de savoir parfois s’ils sont prêts à devenir professionnels. »

 

VU' Workshop de Serge Picard, mars 2012 © Anne-Lore Mesnage

Afin de s’y retrouver dans la multitude des offres, il devient ainsi indispensable de comprendre ses propres objectifs, et de déterminer ses besoins et attentes. « Il faut se questionner en amont du stage sur ce que l’on cherche vraiment, » précise Fabrice Courthial. « Une solution technique précise pour palier à un manque, ou veut-on travailler sur son regard, sa capacité à raconter ce qui nous entoure ou même sa propre histoire ? » Pour mieux répondre aux besoins du public, de plus en plus de stages renoncent à une approche généraliste et proposent souvent un menu composé de sujets comme la réalisation de portraits, de reportages, ou encore de photographies de paysage.

Pour JH Engström, la qualité d’un workshop est moins liée à sa spécialisation qu’à sa durée. Avec plus d’une centaine de stages à son actif, le photographe suédois est bien placé pour comprendre les causes d’une certaine frustration liée à ce genre de formation. « Cela fait plus de 15 ans que j’anime des workshops, et beaucoup de mes élèves continuent de me contacter et de me poser des questions même après la fin des cinq jours de stage. Il est évident pour moi qu’un photographe a besoin de temps pour développer ses projets, et que les stages classiques ne nous permettent pas d’analyser les choses en profondeur. »

C’est ainsi que JH Engström a eu l’idée de proposer une année de cours à distance avec trois rendez-vous collectifs à Paris. Le stage qui débutera le 1er avril prochain a comme objectif d’encourager les 15 participants à construire une approche photographique personnelle, et de les aider à finaliser leurs projets. « Je pense qu’un bon stage de photographie est composé de deux ingrédients essentiels, » explique le photographe. « Un bon professeur, qui sache encourager ses élèves et leur donner de l’enthousiasme, et un groupe très divers de personnes qui viennent idéalement d’horizons et de pays différents, pour ouvrir de nouvelles perspectives. »

Nathalie Luyer, fondatrice de Visavis Workshop, a inauguré la formule des stages à l'année il y a plus de dix ans. Le suivi du travail photographique des stagiaires (âgés entre 30 et 60 ans) prend la forme d'un cours particulier de trois heures par mois, et vise à "développer leur expression créative personnelle, et créer les conditions favorables au dépassement des difficultés personnelles à travers le médium de la photographie." Certains continuent ce travail pendant plusieurs années. 

Même si la plupart des workshops actuellement disponibles en France s’adressent aux adultes, l’idée d’initier les enfants aux secrets de la photographie séduit de plus en plus de parents. La photographe indépendante Lola Reboud, qui organise de nombreux workshops en partenariat avec des associations (Fondation 93 la Cinémathèque de Tanger) ou des institutions (macVal et La fabrique du Regard / le Bal.), pense que ses cours peuvent aider ses jeunes élèves à « développer un regard critique face aux flux d’images dont nous dépendons : regarder, lire et comprendre une image d’une part et produire des photos qui font sens d’autre part. » Pour ses élèves adolescents, la rencontre avec la photographie et les différents professionnels invités peut aussi mener à la découverte de nouveaux métiers, et influencer leurs futurs choix professionnels.

Atelier Tanger / Sténopé © Lola Reboud et Lolita Bourdet / Cinémathèque de Tanger

Source de revenus supplémentaires pour de nombreux photographes malmenés par l’actuelle crise, les workshops représentent aussi une source d’inspiration et d’énergie. « Enseigner est aussi une manière de continuer à apprendre, » explique Lola Reboud, qui compte ajouter encore de nombreux workshops à sa carrière.

La rédaction de photographie.com