Signe des temps : L'édition, une passion d'amateurs

Rencontres d'Arles 2012

Quel photographe n'a-t-il jamais rêvé voir son livre mis à l'honneur dans les librairies ? Souvent considéré comme un "objet d'art" en soi, le livre photographique marque l'aboutissement d'un travail et donne une nouvelle articulation à l'univers artistique de son auteur. Pourtant l'édition d'aujourd'hui ne représente plus du tout la même réalité. Si les productions de livres rares -et chers- au tirage limité  bénéficient du déplacement des amateurs du tirage au livre de collection, le contexte éditorial peine à trouver son économie. Des solutions potentielles comme les souscriptions, l'auto-publication ou les micro-éditeurs sont au coeur d'une nouvelle mécanique qui ne nourrit ni le photographe ni l'éditeur. Confrontées à l'éclatement du marché, les grandes maisons d'édition se demandent : photographe, que veux-tu ?

Michel Husson, directeur de la librairie éponyme basée à Bruxelles, annonçait récemment la fermeture de son enseigne. Saturation des rayons, gestion difficile des stocks, rotation accélérée des titres, moins d'espace consacré aux "beaux livres", les maux qui affectent les libraires en général et le livre photographique en particulier sont multiples. "Le livre est devenu un produit de consommation comme une tranche de jambon cuit et dont la date de péremption est à peine plus longue", écrivait-il sur Photographie.com.

Le livre est comme une tranche de jambon cuit dont la date de péremption est à peine plus longue

Les petits éditeurs sont les plus touchés, car ils doivent absorber des pertes significatives alors que les tirages de départ sont déjà relativement réduits. "Nous avons aujourd'hui 47% de retours de livres en librairie, comparé à 20% il y a à peine cinq ans" constate Fabrice Wagner, fondateur de la maison d'édition belge Le Caillou Bleu. "Il y a de moins en moins de place pour le livre d'images en librairie. On ne vend pas de livre en Belgique aujourd'hui, c'est la catastrophe. Mon premier marché c'est le Japon, où l'on trouve encore des gens qui sont en mesure de faire venir une palette de livres au Japon, de payer le livre le double de son prix et surtout de vendre le livre, aussi incroyable que cela puisse paraître. "

En France, la situation est moins désespérée. Grâce à une certaine "tradition du livre" ancrée dans la culture française, et aux différentes mesures visant à préserver le tissu des librairies (notamment par le prix unique du livre), les acteurs du monde de l'édition se sentent plus protégés que leurs collègues européens. Mais faute d'une re-dynamisation du marché, le contexte ne peut que se dégrader. "On considère qu'il y a en France entre 15 et 25 librairies qui ont un rayon photo méritant le déplacement", résume Michel Husson. "Ce chiffre est sans doute destiné encore à décroître, ne laissant peut-être dans un avenir proche qu'une dizaine de libraires dont un tiers à Paris. Avec des coûts de transport en croissance continue, qui fera encore 200 kilomètres pour aller dans une de ces quelques librairies offrant un choix à la mesure des exigences des acheteurs ?"

Un avenir incertain

Dans le Village des Rencontres à Arles, une dizaine d'éditeurs français et internationaux sont venus rencontrer le public et présenter leurs nouveaux ouvrages. Tous parlent d'une période d'incertitude et de leur volonté d'explorer de nouvelles pistes de développement. Armand de Saint Sauveur, fondateur et directeur des Éditions Intervalles, pense que le système des souscriptions est en train de devenir un outil indispensable à la fois pour les photographes et pour les éditeurs. "Beaucoup d'éditeurs indépendants comme nous, face à un marché de niche, ont du mal à prendre de gros risques," dit-il. "Souvent la reponse face à un photographe est de lui demander de trouver l'argent ; on peut aujourd'hui, grâce à des sources de financement participatif, non seulement vérifier l'intérêt du sujet auprès du public mais aussi réduire les risques pour le photographe et pour l'éditeur. Cela ouvre des perspectives intéressantes pour l'avenir de la photo."

Dans le quartier de la Roquette à Arles, the last hypermarkt ! réunit également de nombreux libraires et éditeurs venus d'Europe et des États-Unis. La présence de micro-éditions comme les Pierre Von Kleist Editions (Portugal), montre le désir grandissant des photographes à porter une double casquette. Née du désir de quatre photographes de publier et de diffuser le travail de leurs confrères, la maison d'édition s'appuie sur les possibilités offertes par internet pour atteindre des publics internationaux, sans pour autant chercher à faire du profit. "Le marché du livre est très petit au Portugal," déclare André Principe, co-fondateur des Pierre Von Kleist Editions. Nous savons qu'il est impossible de faire de l'argent avec nos livres, alors nous travaillons gratuitement," dit-il. "Tout l'argent que l'on gagne retourne aux livres."    

Nous travaillons gratuitement : tout l'argent que l'on gagne retourne aux livres

Benjamin Diguerher, co-fondateur des Éditions Poursuite, exerce lui aussi son activité d'éditeur pendant son temps libre. "Nous sommes devenus éditeurs parce que cela nous fait plaisir. Nous faisons des livres de taille modeste, quand nous avons de l'argent. Donc on n'a pas de pression économique."

L'auto-édition pour tous

Présent dans la cour de l'Archevêché en tant que partenaire du Festival Voies Off, Blurb va encore plus loin dans le processus de démocratisation du monde de l'édition. Créé en 2005 par Eileen Gittins, une passionnée de photographie, la plate-forme propose des outils de conception de livres à des prix imbattables, et enregistre déjà des chiffres d'affaires qui rendrait jaloux plus d'un éditeur (45 millions d'euros en 2009). La clé de leur succès ? "Blurb propose aux photographes moins d'intermédiaires et plus de liberté," explique Stéphane Maurel, responsable du développement de la marque en Europe. Alors que la plupart des éditeurs traditionnels exigent un tirage minimum d'exemplaires (qui varient entre 500 et 1000 exemplaires), Blurb permet aux photographes de réaliser autant d'exemplaires qu'ils souhaitent. Selon Stéphane Maurel, la compagnie serait prête à dévoiler, dans les mois à venir, des solutions pour la création et l'édition de livres numériques. 

Dans ce contexte extrêmement instable, quelle place pour les grandes maisons d'édition ? Actes Sud, acteur majeur dans le paysage éditorial français, explore déjà les possibilités du numérique. "C’est faire une proposition qui serait éditorialement neuve et pas simplement numériser les livres qui existent en ajoutant des gadgets," précise Benoît Rivero, directeur éditorial photo aux Éditions Actes Sud. "C’est une réflexion qui s’affine de plus en plus. Avec l’adoption de la loi sur le prix unique du livre numérique, le modèle économique devient enfin possible. Ce sera une réflexion longue car ce n’est pas un nouveau métier mais une autre façon de faire le métier." 

Le livre d'art n'est pourtant pas prêt de disparaitre. "Du coté des amateurs d’art, il y a un report vers les livres photos," dit Benoît Rivero. À Paris Photo il y cinq vendeurs de livres anciens. Les jeunes collectionneurs ou amateurs ne peuvent plus acheter d’œuvres sous formes de tirages qui leur sont devenue inaccessibles." Actes Sud continue également à jouer la carte de la valeur ajoutée que seules les grandes structures peuvent offrir : des relais de transmission médiatiques solides, un service de presse efficace, et bien sûr la qualité exceptionnelle des ouvrages forment un savoir-faire unique. "Les photographes finissent toujours par venir me voir, même après avoir réussi à sortir un livre par leurs propres moyens !" s'exclame Benoît Rivero.

La seule question, c'est de savoir ce nous avons envie de proposer au monde

Le directeur éditorial photo d'Actes Sud constate la disparition du canevas qui existait jusqu’aux années 2000 avec cinq éditeurs puisant généralistes qui faisaient un peu de photo. "Il y a dix ans il y avait encore un corpus d’éditeur  généraliste (Flammarion, Gallimard, etc.)  ou spécialisé (Le Point du Jour, Filigranes, Parenthèse, etc.) dont l’objectif était le même : concevoir des projets et les diffuser massivement dans les librairies. Ils partageaient le même réseau de librairies. Mais aujourd'hui, l’édition n’est plus cela. Ce sont des réalités différentes, diversifiées, différentes économiquement." Observant que les photographes sont "cent fois plus nombreux dans la proposition qu’il y a dix ans, deux cent fois plus nombreux qu’il y a vingt ans", Benoît Rivero propose alors de poser la question de l'édition aux photographes. "Il ne faut pas tout ramener aux éditeurs. Que veulent les photographes ? Que cherche t-on ? Il ne faut pas considérer ce que veut le marché. On s’en fout de savoir ce qu’il veut. La seule question qui vaille est de savoir ce nous avons envie de proposer au marché, de proposer au lecteur," dit-il. Et d'ajouter : "Toi photographe, que veux-tu pour toi-même ? Que veux-tu pour ton œuvre ? Que veux-tu dire au monde ? Et comment veux-tu le dire ? Les réponses fondamentales t’appartiennent. Ce ne sont ni le web, ni les collectionneurs, ni les éditeurs qui les détiennent."

La rédaction de Photographie.com